Cinéma insoumis

L'Assemblée est dans les salles depuis le 18 octobre. Immersion dans les Nuits Debout parisiennes, ce documentaire est une belle occasion de revivre ce printemps pas comme les autres, une occasion pour nous tou.te.s de réfléchir au sens de ce mot simple et profond : démocratie.

« L'Agora est ouverte ! »
C'est sur ce cri que s'ouvre L'Assemblée. C'est le cinquième long-métrage de Mariana Otero, connue pour la série documentaire La loi du collège (Arte, 1997), mais aussi pour les films Entre nos mains, nommé aux Césars 2010 dans la catégorie meilleur documentaire, Histoire d'un secret (2003), et du moins connu A ciel ouvert, petit bijou documentaire que je vous recommande chaleureusement.
Dès le 32 mars 2016 selon le calendrier de Nuit Debout (soit le 1er avril) et jusqu'au 10 juillet, Mariana Otero et sa caméra vivent de l'intérieur l'aventure de Nuit Debout Paris, et plus exactement de sa commission « Démocratie ». Avec son talent habituel à filmer les gestes et les visages, à trouver la poésie là où on ne l'attend pas, elle nous offre un témoignage fidèle et précieux de ce moment démocratique majeur de notre histoire récente.
Elle nous invite, à l'instar des inconnu.e.s devant sa caméra, à interroger la démocratie dans laquelle nous sommes sensé.e.s vivre. Et c'est un peu douloureux...

Paris, au printemps 2016. Chaque matin la place de la République s'éveille et fourmille : il faut remonter l'accueil, les structures, les ateliers, renouer les cordes aux arbres, tendre les bâches. En faire un endroit accueillant où chacun.e est appelé.e à venir s'exprimer. Recréer l'agora, en somme. Reprendre possession de l'espace public, comme en témoignent les jolies scènes de construction qui ponctuent le film.
Des gens de tous âges et de tous horizons viennent s'asseoir à même le sol.
On installe sono et micros, on crée des porte-voix en carton à « l'atelier mégaphones », ou encore on se débrouille « à la criée », comme le montre une scène magnifique où les rangs successifs des citoyens assemblés portent la voix de l'orateur.trice, afin que chacun.e puisse entendre.

La communication passe aussi par les célèbres « gestes qui sauvent » (c'est ainsi que les désignent les panneaux sur place) chers à Nuit Debout, pour marquer son accord comme son « opposition radicale », indiquer qu'on souhaite prendre la parole, qu'on a besoin de traduction, ou encore qu'on estime un propos sexiste. Une sorte de chorégraphie du débat qui permet l'écoute et réconcilie le collectif et l'individuel.
Reste l'épineuse question de la prise de décision collective... Si, comme l'écrit une jeune fille sur le sol, « toute urne est funéraire », comment s'y prendre ?
La caméra nous place au cœur du bouillonnement de l'intelligence collective au pouvoir : on teste, on s'enthousiasme, on recommence. On fait des sondages pour savoir si on veut voter ou non, on organise des structures intermédiaires, des « intercommissions pré-AG », on module les temps de parole… et on recherche désespérément le « processus de vote de ouf » (comme le moque un jeune homme qui pense que l'urgence est à l'action) qui ferait sens.

Car l'enjeu est de taille : il s'agit d'opposer une assemblée populaire à l'Assemblée nationale, à ce gouvernement qui répond à l'élan démocratique par le 49.3 et le passage en force.
L’État a bien compris le danger de cette parole qui circule, tout entier résumé dans le « Libérez la sono ! » scandé par la foule aux forces de l'ordre.
Et puis la violence pure. Les gaz lacrymos, les menottes, les explosions… La peur, tout simplement. Impossible d'oublier cette scène hallucinante : les manifestants équipés de foulards et lunettes de plongée, debout dans le silence et la fumée… et puis les CRS, le bruit de leurs pas, de leurs boucliers, leur avancée telle une armée implacable.
Là, on se dit qu'on y est. D'un côté la parole qui libère, de l'autre l'oppression qui muselle.

Et on le sait, la loi Travail va passer, l'épuisement gagner du terrain, l'été va arriver et le mouvement s'étioler doucement.
Le film ne nous l'épargne pas et nous fait vivre la déception de cette place qui se vide peu à peu, de cette saleté de météo « vraiment de droite », de tous ces espoirs qui n'ont pas su se concrétiser.
Et pourtant.
Pourtant, pendant plus de trois mois, des inconnu.e.s se sont relayé.e.s pour occuper la place de la République. Pour repenser notre République.
Beaucoup de gens s'y sont politisés pour la première fois, en prenant la parole ou en écoutant. Et nombre de débats portés par Nuit Debout sur les places de France ont irrigué la campagne présidentielle de 2017.
C'est un processus, finalement.

Alors, comme le jeune homme de la fin, on se prend à penser qu'il faut avant tout « transmettre la philosophie de Nuit Debout »... Ce que fait fidèlement L'Assemblée.
Car si le film laisse volontairement en hors-champ certains aspects du mouvement, il est le témoin loyal d'un moment intense de réflexion démocratique populaire. Moment dont on ne connaît pas encore toutes les ramifications.
Et on en sort en s'interrogeant sur l'état de notre démocratie aujourd'hui, sur celle que l'on vit et celle que l'on souhaiterait.
On réfléchit à l'étendue des possibles… Et si on la faisait, cette 6e République ?