L' entretien

Rencontre avec Jérémy Jacques, membre du syndicat du livre Filpac CGT de Vitrolles et secrétaire de la délégation unique du personnel de MOP. Par Olivier Tonneau.

A moins d’un coup de théâtre, l’imprimerie Méditerranée Offset Presse (MOP), à Vitrolles, fermera ses portes le 5 octobre prochain. Ce sont alors plus de quatre-vingt salariés qui se retrouveront au chômage. Pourtant rien ne justifie la liquidation de MOP : les difficultés financières de la société ont été fabriquées de toutes pièces par M. Riccobono, patron du groupe auquel elle appartient. Rencontre avec Jérémy Jacques, représentant syndical de la MOP.

Peux-tu résumer la situation pour nos lecteurs ?

C’est simple : M. Riccobono est un patron voyou qui ne recule devant rien pour augmenter ses profits sans se soucier des ouvriers qu’il met dans la précarité. Sur le plan économique les méthodes sont celles des plus grands financiers de notre époque ; il prélève par exemple 10% du chiffre d’affaire des éditeurs de presse sur toutes les sociétés du groupe qui disparaissent ensuite dans sa holding hébergée au Luxembourg pour éviter la fiscalité française. Autre tour de passe-passe : il est propriétaire des rotatives, via sa holding, qu’il loue aux imprimeries à des prix exorbitants et depuis des années. A MOP, nous avons payé près de 20 millions d’euros de loyer cumulé pour des machines qui n’ont pas du coûter plus de 3 millions : elles ont donc été remboursées 6 fois et nous continuons à les payer encore! Si je devais t’exposer toutes ses méthodes on n’en finirait pas.

Comment est-il entré en conflit avec vous ?

Les salariés de MOP, et leurs élus plus particulièrement, mènent une lutte revendicative sur les statuts et les avancées sociales depuis des années en attaquant le patron sur ses propres terres : la finance et l’économie. Ces luttes ont débouché sur de belles victoires: augmentation du plus bas salaire de l’entreprise de 20%, prise en compte des intérimaires dans le budget du comité d’entreprise, quatorzième mois intégral pour tous les salariés, prime cadre, création de nouveaux postes, onze titularisations, trente-et-une promotions et soixante avancements en six ans de mandature. Comme on pouvait s’y attendre, la direction a fini par perdre patience. Elle a d’abord cherché à diviser les salariés en s’en prenant à nous, les délégués syndicaux. Comme elle n’y est pas parvenue, M. Riccobono a décidé de couler sciemment la boite. Il a tout mis en œuvre pour nous mettre en banqueroute : des contrats acquis depuis quinze ans pour certains ont été « abandonnés » à la concurrence, d’autres ont été transférés dans d’autres entités du groupe et d’autres ont vu la répartition de leur dotation modifiée et bien sûr à notre désavantage !

Quelle est aujourd’hui la situation ?

Avec Maître Avazeri, qui est l’administrateur du tribunal en charge de la procédure de redressement judiciaire de MOP ainsi que le cabinet expert du tribunal Eight Advisory, nous avons présenté trois plans de continuation de l’activité qui ont tous été repoussés par l’employeur prétextant à chaque fois des pertes de clients et une diminution du chiffre d’affaire. Maître Avazeri, qui n’est pas dupe sur les intentions réelles de l’employeur, a demandé l’extension de la procédure de redressement au groupe dans son ensemble, s’appuyant sur les nombreux flux anormaux et malversations relevés par le cabinet du tribunal. Autrement dit, soit M. Riccobono accepte de trouver une solution pour MOP et s’investit réellement pour sauver la société, soit c’est l’ensemble de son groupe qu’il met en péril, ce qui aurait des conséquences terrible sur l’impression de la presse dans toute la France puisque le groupe Riccobono est en situation de quasi-monopole.

De quasi-monopole !

Oui, depuis des années et le retrait progressif du groupe Amaury. C’est une longue histoire ; La dynastie Riccobono dans la presse remonte à plusieurs dizaines d’années, elle a construit son empire avec le syndicat du livre CGT qui s’est battu pour que de nombreux quotidiens ne soient pas imprimés n’importe où et par n’importe qui dans le territoire, tout cela pour assurer une distribution et une diffusion optimisée de la presse. L’accès de tous les citoyens à la presse et à l’information a toujours été un préalable indispensable à notre profession. Par exemple, quand les gratuits sont apparus (Métro, 20minutes…) leurs propriétaires ont voulu les faire imprimer par d’autres circuits mais les ouvriers du livre se sont battus pour qu’ils soient intégrés dans les centres de presse quotidienne nationale et donc dans le groupe Riccobono.

Mais les relations entre Riccobono et les ouvriers se sont tendues. Le premier Riccobono était un patron à l’ancienne, proche des ouvriers, mais de génération en génération les choses se sont dégradées. Le dernier de la lignée est un produit typique de notre époque : c’est un financier gestionnaire qui se fiche des ouvriers et ne pense qu’à accumuler les profits. De surcroît, le syndicat du livre est affaibli par la crise qui frappe la presse papier depuis plusieurs années avec l’avènement du numérique mais également par les scissions internes au sein de notre fédération ainsi que par les attaques menées contre le droit du travail et les ouvriers par les derniers gouvernements tous bords confondus. Le rapport de force s’est donc dégradé au fil des années et notre patron en profite pour nous imposer sa logique capitaliste.

Pourtant, à MOP, vous avez tenu bon !

C’est que MOP a une très forte culture syndicale qui se transmet depuis des générations. J’y ai moi-même appris les bases par la famille Pinci, ouvriers syndicalistes de père en fils, qui transmettent leur expérience et leur savoir au fil des générations. MOP s’est d’ailleurs impliquée dans de nombreux conflits depuis toujours: dernièrement nous avons activement soutenu les FRALIB dans leur lutte interminable contre Unilever. Nous sommes aussi intervenus dans des conflits sociaux dans les grandes enseignes de la région : Carrefour, Auchan, Macdonald… J’ai énormément appris, comme mes camarades, de ces diverses luttes que nous avons menées avec les militants dans l’inter pro.

Quelle était l’ambiance pendant le conflit ?

La direction a tout fait pour diviser les salariés. Au début du conflit, ils avaient monté de toutes pièces un dossier contre les élus syndicaux et moi en particulier : on nous accusait d’être des « tortionnaires » envers nos collègues ! Ils espéraient pouvoir nous remplacer par des élus moins gênants et ont tout fait pour obtenir nos démissions mais ça s’est retourné contre eux : nous avons bien démissionné mais quand de nouvelles élections ont eu lieu, nous avons été tous réélus, nous les « tortionnaires », avec 90% des suffrages exprimés et 75% sur l’ensemble des salariés de l’entreprise. Ils ont aussi voulu me licencier pour faute grave mais la DIRECCTE [Directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi] a rejeté leur demande. Ils ont alors formulé un recours auprès du Ministère et ont encore perdu !

Peux-tu nous en dire un peu plus sur toi ? Comment en es-tu venu à t’impliquer à ce point dans le conflit ?

J’ai trente-trois ans et j’ai commencé à travailler dans la presse dès le jour de mes dix-huit ans. J’ai toujours travaillé de nuit, d’abord pour Midipost, une société de distribution qui fonctionnait en binôme avec MOP avant d’être rachetée par celle-ci en 2008, puis pour MOP où je suis devenu rotativiste. Je me suis syndiqué d’emblée et j’ai commencé à filer un coup de main dans le service d’ordre de l’Union Départementale de la CGT. J’ai été neuf ans intérimaire et un an après ma titularisation en 2010 je suis devenu représentant du personnel, ce que je suis toujours.

Je crois que tu m’as aussi dit avoir fait des études en parallèle.

En effet. J’ai passé un bac scientifique et j’ai d’abord obtenu une licence à la faculté des sciences du sport. J’ai obtenu ensuite une maîtrise en biomécanique du mouvement humain à la faculté des sciences et un Master professionnel en ingénierie des systèmes de santé à la faculté de médecine de la Timone à Marseille. Pour moi c’était important d’obtenir ces diplômes parce que je voulais assurer mon avenir. Même si j’étais ouvrier qualifié avec un bon salaire, j’ai toujours su que rien n’était acquis. On voit ce qu’il en est aujourd’hui.

Est-ce que tes études t’ont été utiles dans le cadre de ton activité syndicale ?

Bien sûr ! A l’université j’ai pris beaucoup de modules de management et de gestion donc je sais comment tout ça fonctionne. Et puis les chiffres sont mes amis : quand il s’agit d’analyser l’activité de la société, je me sens à l’aise et j’y prends plaisir. Nous nous en sommes servis à MOP comme d’un outil qui permettait de motiver nos revendications. Il est plus difficile au patron de dire que les temps sont durs pour lui, il lui faut le démontrer.

Ça doit tomber particulièrement bien en ce moment ?

C’est sûr. Depuis des mois le patron fait tout pour orchestrer la faillite de MOP mais nous avons passé des heures à travailler avec l’expert du tribunal et avec l’administrateur, Maître Avazeri, pour produire des rapports et des audits et déjouer les manœuvres de la direction. C’est un travail très difficile pour la majorité des ouvriers. Les tribunaux de commerce ne sont pas nécessairement hostiles aux travailleurs mais ils s’appuient essentiellement sur une logique économique qui est plus familière aux patrons qu’aux ouvriers, surtout quand on voit comment les patrons peuvent la manipuler. Les ouvriers se trouvent souvent démunis face à cette logique implacable et obscure.

Vous avez su convaincre Maître Avazeri ; reste à faire plier M. Riccobono. Est-ce que tu y crois ?

Il faut y croire !! Tant que la liquidation ne sera pas prononcée nous y croirons. Le temps presse mais tout n’est pas perdu : il faut que M. Riccobono revienne à la raison et comprenne que les coups qu’ils nous portent pourraient se retourner contre lui. Maintenant que le conflit a pris une dimension nationale, nous pouvons compter sur le soutien des camarades du livre qui nous donnent de nombreux témoignages de solidarité qui se matérialiseront de manière plus ferme si M. Riccobono reste inflexible dans les jours qui viennent. Mais tous les soutiens sont bienvenus d’où qu’ils viennent.

 Entretien réalisé par Olivier Tonneau

 Retrouvez une analyse de la situation sur heuredupeuple.fr