France

Bouygues, Eiffage, Vinci. Trois multinationales. Séparément, elles ne sont pas vraiment connues pour leur respect de l’environnement, du droit du travail, de la considération pour autre chose que les comptes de leurs actionnaires. Alors ensemble… Illustration dans la Nièvre.

Dans ce département, Bouygues et Eiffage, Vinci sont associées, en direct ou à travers des filiales, dans le Groupement d’enrobage nivernais. Ce GEN produit le matériau destiné à revêtir les routes : du gravier enrobé du dernier résidu de la transformation du pétrole, le bitume. Problème : les 60 000 tonnes annuelles produites aujourd’hui sur deux sites, Corbigny et Saint-Éloi, sortent de structures totalement obsolètes quant aux normes de pollution. Il faut d’urgence les remplacer. Brillante solution trouvée par le GEN : s’installer à Saint-Benin d’Azy, à peu près au centre du département mais pas trop loin de l’agglomération de Nevers, pour y construire une usine unique à 500 mètres des habitations du bourg de 1 200 habitants. Et tant qu’il y est, porter la capacité à 100 000 tonnes par an. Un compromis de vente a été signé pour un terrain agricole mais pour s’installer, il faut un vote des élus de la communauté de communes des Amognes modifiant le Plan local d’urbanisme (PLU).

Si le projet voit le jour, les ruissellements issus du stockage des produits bitumés viendront polluer les nappes phréatiques qui alimentent les Amognes ; les particules fines émises dans l’air dégraderont le biotope et la santé des habitants, avant de ruisseler elles aussi ; le ballet des camions (une soixantaine par jour) va rendre impossible la vie des riverains et… dégrader les routes. Comble du cynisme, l’un des bâtiments les plus proches du site est une maison de santé en construction !

Voilà ce qu’ont expliqué mardi 29 août lors d’une réunion publique les membres du collectif qui s’est constitué pour contester le choix du site. Leur pétition a déjà recueilli plusieurs centaines de signatures. Le conseil municipal se réunit le 6 septembre pour donner son avis.

Pas sur ma commune ?

Et après l’urgence ? Mettons que la commune de Saint-Benin-d’Azy refuse l’installation et que la communauté de commune respecte cette décision. On va le fabriquer où, le bitume pour nos routes ? Qui veut se réveiller le matin avec une odeur d’hydrocarbure ? Qui veut avoir les yeux qui piquent et la gorge qui gratte si filtres des cheminées sont mal entretenus ? Personne. Donc il faut réduire au maximum la production d’enrobé, jusqu’à l’éliminer.

Ceux d’entre nous qui envisagent de bitumer le chemin d’accès privé à leur habitation où à leur entreprise pourraient y réfléchir à deux fois. Mais ce n’est évidemment pas la plus grande part. La première responsabilité est celle de nos élus qui gèrent les routes. Pour réduire la quantité d’enrobé, il faut lutter contre la dégradation des chaussées et n’en construire de nouvelles que quand elles sont absolument nécessaires. Donc réduire le trafic routier et le poids des véhicules qui passent dessus (de savants calculs ont démontré que la structure de la chaussée s’use jusqu’à 10 000 fois plus vite avec un camion qu’avec une voiture).

Limiter la vitesse et le tonnage sur plus de routes, contrôler plus fréquemment les grumiers et autres poids-lourds en surpoids peut y contribuer, comme rétablir des transports publics quasi-absents dans les zones rurales, étudier la réouverture et la création de lignes de chemin de fer, utiliser les canaux pour le transport de marchandises et pas seulement comme attraction touristique, encourager, financièrement au besoin, l’utilisation et la fabrication de véhicules légers non polluants. Dans le département qui abrite Magny-Court, ce serait un symbole exemplaire. Nos élus pourraient même inciter les agriculteurs à cesser d’augmenter sans cesse la taille et le poids de leurs engins et commencer par montrer l’exemple : en zone rurale, de nombreux conseillers municipaux sont agriculteurs.

Par ailleurs, l’essentiel des ressources du GEN est public. Ce sont les citoyens, vous, moi, la voisine, qui payons les routes. Nos représentants pourraient utiliser cet argument pour encourager fermement ces sociétés à conserver une production la plus locale possible. Évidemment, cela entraîne la nécessité de créer plusieurs sites, mais si l’intérêt général le commande, les profits réalisés sur les économies d’échelle doivent passer après.

Le Conseil départemental gère presque la moitié des routes de la Nièvre. Le budget réseau et infrastructure, c’est plus de 31 millions d’euros, 145 euros par an et par habitant. C’est sans doute à ses agents de trouver l’équilibre (combien de sites, combien de tonnes, quelles perspectives de réduction de la consommation). Pour peu que les élus le demandent et qu’ils aient le courage d’utiliser les moyens dont ils disposent.

 

Marie-Anne Guillemain

 

Le bitume, kézako ?

C’est ce qui reste quand on a fait chauffer du pétrole brut et qu’on en a extrait des distillats, légers (les supercarburants) ou moyens (kérosène, gazole et fioul domestique). Un pétrole lourd, comme le fioul pour les soutes des navires. Impossible de produire les uns sans les autres.

Souci supplémentaire : la majorité des véhicules vendus en France fonctionnent au diesel, alors qu’on ne peut tirer que 20 % à 27 % de gazole dans l'ensemble des produits issus du raffinage du pétrole. Pour satisfaire la demande, les pétroliers essaient évidemment d’augmenter cette part. Il en résulte manifestement une plus mauvaise qualité du carburant. Je ne dispose pas de statistiques sur le sujet, mais il semble que les garagistes changent de plus en plus d’injecteurs sur les moteurs diesels. Les mécaniciens que j’ai interrogés désignent la plus mauvaise qualité des carburants et leur inadaptation à la précision des moteurs.

Le bitume aussi est de moins bonne qualité. Du moins, ce résidu de pétrole ne remplit plus son office. En gros, il ne colle plus, d’après ce qu’ont expliqué des membres du collectif à la réunion publique. Pour y remédier, on rajoute au matériau déjà peu ragoûtant des solvants et autres substances chimique dont il est aisé d’imaginer les effets sur le vivant : en 2012, Eurovia, la filiale de Vinci membre du groupement d’enrobage nivernais, a été condamnée pour faute inexcusable après le décès d'un ancien ouvrier, mort d'un cancer de la peau. En 2013, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a reconnu que les bitumes pouvaient provoquer des maladies respiratoires.