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Maurice Lemoine est un journaliste spécialiste de l’Amérique latine et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique. Il s’est rendu récemment au Venezuela pour suivre les manifestations qui s’y déroulent depuis 3 mois(1). (Propos recueillis par Valentin Morel)

Valentin Morel : Pouvez-vous revenir sur la situation chaotique des manifestations où vous vous trouviez pendant 20 jours ?

Maurice Lemoine : Début avril, à l’initiative de Luis Almagro, secrétaire général (totalement inféodé à Washington) de l’Organisation des Etats Américains, un petit groupe de pays lance une offensive contre le Venezuela au sein de l’organisation. La tentative de sanctionner le Venezuela échoue mais le coup de force donne à l’opposition vénézuélienne le signal qu’elle attendait : libérer la violence.
Depuis trois mois, chaque manifestation est suivie d’une phase insurrectionnelle où des groupes fascisants sèment le chaos, équipés de masques à gaz et de matraque et utilisant cocktails molotov, mortiers artisanaux et explosifs, bien éloignés des images de manifestants pacifistes fournies par les médias occidentaux. Des victimes tombent dans tous les camps, et même souvent n’appartenant à aucun camp comme ces civils assassinés tentant de contourner une barricade, ou ces innocents pris pour des « chavistes ». Et puis, des manifestants, des policiers, des gardes nationaux etc. C’est une guerre et c’est l’opposition qui l’a déclarée.

VM : Vous comparez régulièrement la situation à celle du Chili au début des années 1970 et parlez ouvertement de déstabilisation ?

ML : Cette analogie est niée par la quasi-totalité des médias, pourtant la stratégie de déstabilisation économique est évidente. La différence majeure est que l’armée reste loyale au pouvoir et qu’il n’y a pas de Pinochet vénézuélien.
A la mort de Chavez, les secteurs radicaux de l’opposition ont décidé d’empêcher son successeur, Nicolas Maduro, de consolider son pouvoir. Depuis 2014, ils ont lancé une violente guérilla urbaine sous le nom explicite de « La salida » (la sortie) et intensifié une guerre économique destinée à déstabiliser le pays. Les grandes entreprises (nationales et multinationales) organisent déjà depuis 2013 une pénurie programmée et sélective des biens du quotidien en sabotant les circuits de distribution. Le rôle des Etats-Unis est important dans la déstabilisation. Le Congrès américain prévoit le transfert de 5.5 millions d’euros à l’opposition vénézuélienne en 2017. De même, c’est sur ordre de Washington que Luis Almagro a lancé l’offensive de l’OEA contre le Venezuela en Avril.
De même, les paramilitaires colombiens sont infiltrés depuis plusieurs années et établissent une jonction avec la délinquance notamment dans les états frontaliers.

VM : Comment analysez-vous la couverture médiatique du conflit par les médias français, vous êtes notamment très acerbe à l’égard du journal Le Monde(2) ?

ML : D’abord, précisons qu’au Venezuela 90 % des médias sont privés et dans l’opposition et que les 10 % de médias publics ne sont regardés que par les « chavistes ».
En France, l’ensemble de l’appareil médiatique a décidé de casser le Venezuela depuis longtemps. Dans ce contexte, si vous arrivez avec une autre voix, vous êtes immédiatement accusés de soutenir une dictature. Ainsi, les quelques journalistes qui font un travail sérieux ne trouvent pas où publier leurs enquêtes. Il s’agit clairement d’un manque de courage de la part des rédactions. Il y a toutes les contradictions au Venezuela bien sûr, mais, pour revenir à l’analogie avec le Chili, je suis convaincu que nos journalistes d’aujourd’hui, s’ils étaient projetés en 1973, soutiendraient la déstabilisation contre Allende…

(1) Maurice Lemoine, Au Venezuela, la fable des manifestations pacifiques, 15 juin. http://www.medelu.org/Au-Venezuela-la-fable-des

(2) Maurice Lemoine, Le chef d’un réseau de pressetituion expulsé du Venezuela, 2 Juillet 2017, https://www.legrandsoir.info/le-chef-d-un-reseau-de-pressetitution-expulse-du-venezuela.html