Monde

(Editions Le Bord de l’eau, septembre 2017, 335 pages, 22 euros)

Rencontre avec Paul Ariès

Gabriel Amard : vous publiez à l’occasion du centenaire de la révolution d’Octobre un ouvrage ambitieux!

Paul Ariès : Je propose en effet une histoire antiproductiviste de l’URSS puisque l’échec n‘était pas inscrit dans les gènes de la Révolution d’Octobre et ne doit rien au retard de la Russie. Savez-vous par exemple que la jeune Russie des soviets était le pays le plus avancé du monde en matière d’écologie, en matière de révolution pédagogique, de libération sexuelle, d’urbanisme et d’architecture… L’URSS est morte de son projet industrialiste, de son mépris du vivant, de sa volonté de tout sacrifier aux fantasmes de toute-puissance de ses dirigeants qui parlaient de déplacer le cours des rivières, de supprimer les montagnes, de nourrir la population avec de la malbouffe issue des biotechnologies… L’idée d’un monde sans limite était au cœur du projet stalinien.Ce qu’on nomme le stalinisme viendra à la demande explicite du monde économique et notamment des chefs d’entreprise. Le PC(b)R théorise le style de management souhaité sous le slogan de « direction à la poigne de fer » (zhëstkocrukovodstvo). Ce style « rude » (zhëstkii) est officiellement prôné contre les ouvriers. Lazare Kaganovitch (1893-1991), un des fidèles de Staline, chargé de l’élimination des opposants, mais aussi responsable de l’industrialisation, exige des directeurs d’entreprises de se conduire de telle façon que « la terre tremble quand ils se déplacent dans l’usine ».

GA : vous expliquez l’échec des Oppositions par le fait qu’elles étaient encore plus productivistes.

Paul Ariès : Ces Oppositions ont même été un temps en mesure de l’emporter, y compris au sein de l’Armée et de la Tcheka, mais elles n’ont pu rallier le peuple car elles avaient des projets économiques fous, encore plus industrialistes que Staline…

GA : Vous donnez de nombreux exemples d’infiltration des idées et même des militants d’extrême-droite au sein de l’Etat et même du Parti Communiste de l’URSS…

Paul Ariès : Je ne fais que rendre public en France ce que les archives nous enseignent. L’idéologie véritable du système n’était pas le communisme mais le « national-bolchévisme » dont les théoriciens venaient de l’extrême-droite. Le principal d’entre eux était Nikolaï Oustrialov (1890-1938), juriste, rallié aux armées blanches puis au nouveau pouvoir. Lénine et Trotski appelaient à propager ses idées, y compris en finançant secrètement ses journaux, dans le but de faire revenir en Russie les élites réfugiées à l’étranger et de faire cesser la grève passive des autres. Cette extrême-droite nationaliste considérait que l’Etat bolchévik avant d’être communiste représentait les intérêts de l’Empire russe et devait être défendu. Le PC discutera des alliances nécessaires avec cette extrême-droite et Trotski qualifiera sa propre élimination de victoire d’Oustrialov.

GA : Vous démontrez que l’URSS a largement copié les USA…

Paul Ariès : Lénine voulait imiter l’Allemagne, Trotski les Etats-Unis. La jeune Russie des soviets adoptera le taylorisme après l’avoir condamné, Gastev, le Taylor russe, sera pire encore que son modèle américain, les dirigeants russes feront appel à de grandes firmes américaines et à leurs ingénieurs contre les propres entreprises et ingénieurs soviétiques… Je cite notamment les deux frères Hammer, deux américains qui disposaient d’un bureau contigu à celui de Staline au Kremlin et qui seront les principaux rouages des relations entre l’URSS et les Etats-Unis d’Amérique. Nous pouvons nous faire une idée assez juste de l’américanomania soviétique en rappelant que l’on parlait d’ « américanisme prolétaire » et qu’on diffusait massivement le slogan « américanisme communiste, réalisme et vigilance ».

GA : Votre analyse conduit-elle à dire que l’URSS est morte de trop d’égalité ?

Paul Ariès : Je vous remercie de cette question car elle va me permettre d’affirmer que sauf durant de brèves périodes le projet des bolchéviks n’a jamais été de développer l’égalité réelle. Staline ira jusqu’à proclamer que l’égalité serait une stupidité bourgeoise. Les privilèges accordés aux dirigeants étaient donc au cœur d’un système profondément autoritaire parce qu’inégalitaire.

GA : Vous montrez comment Staline fera du communisme une religion…

Paul Ariès : Les bolchéviks prendront appui sur les courants religieux les plus réactionnaires de l’église orthodoxe contre les courants progressistes qui avaient largement participé à la révolution car Staline avait besoin d’un appareil religieux vertical qui ressemble au Parti et à l’Etat…

GA : Je vous sens davantage proche de Kollontaï et de Lounatcharski que de Lenine et de Trostki…

Paul Ariès : Alexandra Kollontaï, égérie du féminisme et partisane de la libération sexuelle, fut notamment Commissaire du peuple aux affaires sociales, on lui doit la reconnaissance de l’égalité homme/femme, celle des enfants légitimes et naturels, le droit à l’IVG et au divorce, la volonté de construire des services publics de proximité pour libérer les femmes des corvées ménagères… Le stalinisme s’en prendra aux femmes, à la sexualité car le productivisme s’oppose à la jouissance. Anatoli Lounatcharski était une autre grande gueule de la révolution, commissaire à l’éducation, il permettra à toutes les avant-gardes de s’exprimer dans le but de garantir la liberté et une émancipation totale avant que Staline n’impose avec le réalisme soviétique l’idée de mettre la culture non pas au service de l’humain mais de l’économie et du pouvoir.

GA : Peut-on dire que personne n’avait vu venir la tragédie ?

Paul Ariès : Bien au contraire ! Le grand écrivain Gorki écrit en 1917, « On est en train de faire sur le prolétariat russe une expérience qu’il paiera de son sang, de sa vie, et, ce qui est pis, d’une désillusion durable envers l’idéal socialiste ». Cet avis prémonitoire était alors partagé par de très nombreux bolcheviks. Le bureau régional du PC de Moscou affirmera en 1918 que mieux vaudrait perdre le pouvoir plutôt que son âme. Evgueni Préobrajensky, membre du Politburo, ira jusqu’à proposer en 1919 de dissoudre le parti pour sauver la Révolution. Le mensonge s’imposera plus tard comme fondement même du système.

GA : Pouvez-vous citer quelques réalisations qui auraient pu changer le monde si le 1% n’avait pas dominé les 99 % du peuple soviétique ?

Paul Ariès : La gratuité des services publics très vite remise en cause, la liberté sexuelle très vite condamnée, la tentative de dépasser l’opposition ville/campagne avec les projets de peuplement homogène sur tout le territoire, le maintien d’une armée de milices comme le proposait Jean Jaurès contre le complexe militaro-industriel, les communes de logements contre les monstrueux appartements communautaires, une école au service de la vie et non pas du productivisme...

GA : J’ai la conviction que vous n’écrivez pas seulement pour éclairer le passé mais le futur.

Paul Ariès : Vous avez raison. Les gauches mondiales ne sont pas encore remises de ce qui fut au XXe siècle une double tragédie, celle du « socialisme réellement existant » comme disaient les staliniens et celle de la social-démocratie convertie en social-libéralisme à la sauce Macron… Nous ne devonsabandonner la critique de l’expérience soviétique ni aux libéraux ni aux nostalgiques de l’URSS. Nous ne construirons pas un projet éco-socialiste émancipateur, comme le propose LFI, sans expliquer comment les rêves d’émancipation de la jeune Russie des soviets sont devenus des cauchemars.