Radicalités concrètes

En 1994 l'Andra met en œuvre, sous la forme d'un « laboratoire de recherche », le projet d'enfouir dans le sous sol de la commune de Bure (55) les déchets radioactifs les plus dangereux produits par la filière électronucléaire. 

"Hulot disait "je dis NoN" mais c'était l'époque où il portait la moustache. Sic"

Ce grand projet de 300 km de galeries à 500 m sous terre suscite depuis lors une opposition logique tant il est un concentré de folie scientiste et de déni démocratique. 

La lutte contre CiGéo (Centre industriel de stockage Géologique) se partage en deux formes et deux temps.

1er temps : l'expertise et l'information citoyenne

Les opposants se constituent localement en collectifs ou associations. Leurs actions ont un double but : développer une expertise réfutant la faisabilité de l'enfouissement et sa réversibilité ; informer les citoyens de la dangerosité de l'enfouissement sur la base de cette expertise.

Les militants s'adressent sans relâche aux citoyens locaux et à l'opinion publique nationale. Le résultat est mitigé : sur le plan national l'idée d'une sortie du nucléaire avec le corollaire de ne pas enfouir ses déchets fait son chemin. Mais sur le plan local l'opposition des habitants reste insuffisante pour contre-balancer la mainmise jusque-là inexorable de l'Andra sur les élus et le terrain. Il faut préciser que par un arrosage généreux des communes et des départements de Meuse et Haute-Marne avec des « subventions », l'Andra et l’État s'y entendent pour acheter les consciences...

2ème temps : l'occupation du terrain

La Maison de la Résistance à Bure est la base historique de l'occupation du terrain. Son but : être un symbole visible, un point de passage et de rassemblement des opposants, un lieu ressource pour les actions contre CiGéo. Bémol : les militants de la Maison de Bure et les associations se fréquentent peu, voire sont défiants les uns envers les autres. Une forêt anodine va les faire converger et faire perdre pied à l'Andra sur son propre terrain.

Pour implanter CiGéo l'Andra a besoin de la forêt communale de Mandres-en-Barrois, village voisin de Bure. L'agence fait une proposition d'échange au Conseil municipal : une forêt plus éloignée mais plus vaste contre sa forêt actuelle. Le Conseil consulte les habitants par une votation « pour ou contre échanger la forêt » : le refus est majoritaire. L'Andra ne désarme pas et « obtient » en juillet 2015, à une courte majorité du Conseil municipal, une délibération favorable à l'échange. La bataille du Bois Lejuc est lancée, elle va devenir l'emblème du combat anti CiGéo. Elle se joue sur le terrain et dans les tribunaux. L'Andra fait partiellement défricher à blanc le Bois Lejuc au printemps 2016. Les militants de la Maison de Bure répliquent en occupant la forêt une première fois en juin. Ils sont évacués par les forces de l'ordre et les vigiles de l'Andra. Dans le même temps des habitants de Mandres-en-Barrois et les associations anti CiGéo déposent un double recours en justice : au tribunal administratif de Nancy pour nullité de la délibération municipale cédant le Bois Lejuc à l'Andra, au Tribunal de Bar-le-Duc pour illégalité des travaux au Bois Lejuc. Pour empêcher le retour d'occupants dans le bois l'Andra fait ériger un mur en béton en juillet. Coup de théâtre le 1er août : le TGI de Bar-le-Duc condamne l'Andra pour une double effraction au Code forestier et au Code de l'urbanisme. Le jugement oblige l'Andra a remettre la forêt en l’état. La construction du mur est stoppée. Plus tard le tribunal administratif prononcera la nullité pour vice de forme de la délibération communale. Entre temps les « hiboux » (opposants nommés ainsi d'après leur masque) réoccupent la forêt avec l'assentiment des habitants du coin. Le 14 août 2016, à l'appel des hiboux un rassemblement militant et festif fait tomber le mur. Par l'occupation du terrain le Bois Lejuc est libéré de l'emprise de l'Andra. Symboliquement la victoire est forte et belle. La mobilisation contre CiGéo, avec son audience et ses marques de sympathies en sont décuplées. Un an plus tard du 11 au 13 août 2017 les Bure'lesques sont un succès. La participation est forte. La presse nationale autant que locale rend compte d'une ambiance joyeuse et d'arguments sensés contre Cigéo. Juste retour des choses : l'IRSN et l'ASN viennent de publier des rapports où ils pointent l'insuffisance des garanties de l'Andra face aux risques d'explosion et d'incendie, risques que les opposants ont révélés voilà 5 ans !

lutte-bure

La bataille du Bois Lejuc illustre combien l'occupation du terrain est mobilisatrice. Quand les risques liés à CiGéo restent virtuels, la dépossession et le saccage d'un bien commun sont réels. Ne plus pouvoir se promener dans la forêt, y chercher les champignons, y faire les affouages ou y chasser sont des privations qui éclairent les consciences des locaux et résonnent au-delà. La protection de ce bien commun est légitime et son occupation rassemble tous les opposants à CiGéo.

Mais l’État policier n'est pas loin lorsqu'il s'agit de défendre le nucléaire. Les hiboux, appuyés par les associations, appellent à une grande manifestation à Bure le 15 août dernier. Son but : marquer un an de « libération » du Bois Lejuc et alerter sur la présence d'un site archéologique exceptionnel que CiGéo anéantirait. Les « forces de l'ordre » sont en grand nombre et usent par deux fois d'une violence inouïe pour bloquer un cortège pacifique de 800 personnes, le plus important jamais vu à Bure. Conséquences : plusieurs blessés parmi les manifestants, dont Robin. Toujours hospitalisé, ce jeune père de famille risque l'amputation des orteils de son pied gauche déchiqueté par l'explosion d'une grenade assourdissante. Robin mérite dans cette épreuve le soutien de tous les opposants à l'arbitraire.

L'insoumission écrit l'histoire : le nucléaire s'arque-boute avec violence sur ses derniers instants, la sérénité est du côté des hiboux. Bure s'entend désormais comme une lutte légitime.


Daniel Monnier