Radicalités concrètes

"Pour noyer la rancœur et bercer l’indolence , de tous ces vieux maudits qui meurent en silence, Dieu, touché de remords avait fait le sommeil, l'homme ajouta le vin, fils sacré du soleil." – C.Baudelaire

Du soleil, il y en avait cet après midi à Listrac, au cœur du médoc, au centre des grands crus classés entre océan et Garonne, il y avait du soleil sur les feuilles de vigne et dans les yeux de ceux qui osent se battre.

Ici les flacons peuvent se vendre à des prix à 3 chiffres, les châteaux appartiennent souvent aux banques, aux assurances ou aux fonds de pensions, il n’y a guère plus que les ouvriers agricoles qui connaissent la vigne, ils taillent, ils plient, ils traitent.

Ici, me dit Azziz, dans les cimetières, il y a souvent un carré musulman, c’est souvent des marocains ou des algériens qui sont les ouvriers de la vigne, mais le carré musulman, ‘’moi je l'appelle le carré Monsanto’’ Depuis des années ça tombe, des cancers nouveaux, chez des hommes jeunes, des parkinsons précoces, des allergies, des toux et des fatigues.

Ici on se bat pour notre vie, celle de nos enfants, pendant des années j’ai pulvérisé cette merde a côté des écoles, on sait maintenant !’’

C’est le premier des combat faire changer le tableau des maladies professionnelles par la MSA ( sécurité sociale des ouvriers agricoles). Sans la reconnaissances des maladies professionnelles, il n’y a pas de victime, pas d'empoisonnement, pas de dangerosité, il n’y a rien. C’est juste la faute à pas de chance … et pourtant.

Ce médecin qui prend la parole n'est pas rassurant : « 90 à 95 % des produits passent par la peau plus que par les voies respiratoires". Il parle de « migration » des produits. Il y a la contamination directe et la contamination indirecte. Celle qui passe par les machines agricoles, les combinaisons de protection réutilisées, les vêtements, etc. « La rémanence (NDLR : persistance) des pesticides est très importante. Dans ce contexte, il faut donc tenir compte, pour ceux qui sont au contact, d’une contamination qui s’est produite dans un cadre professionnel et qui va toucher le cadre privé »

Ainsi au cœur de ce bassin qui est un des plus gros consommateur de pesticide de gironde ce ne sont pas les ouvriers seuls qui sont menacés mais bel et bien l’ensemble de la population.

Un nombre déjà important de propriétaires, même s'ils ne sont pas les plus nombreux, ont compris les enjeux et ont entamé une conversion biologique..

Mais la route est encore bien longue, avec 783 000 hectares, la vigne représente 3,7% de la surface agricole française mais elle consomme à elle seule environ20% des pesticides (en masse) dont une majorité de fongicides (80%). Pour Jean, viticulteur passé au bio il y a 5 ans, le modèle économique est rentable et l’intérêt universel évident. Les pesticides coûtent chers : ils coûtent cher au viticulteur, il coûtent cher à la sécurité sociale, ils coûtent cher en impôt, car il faut nettoyer l’eau pour la rendre potable - 95 milliards par an en France selon Benoît Biteau, agronome.

Mais il faut du courage pour manifester à Listrac. Ceux qui étaient là le savent, demain le chef de culture fera des remarques, c’est certain. Ceux qui travaillent au préfait, à la pièce, à la tâche, ceux la sont encore plus vulnérables : et si demain, il se donnaient le mot… si demain il n’y a plus un château pour m'embaucher… oui ce risque est bien réel me dit Nathalie, ouvrière de chai pour un grand cru classé... « Au fond ils savent bien que ça ne peut plus durer, mais changer d’attitude, de mode de culture c’est reconnaître leurs responsabilités passées et de cela il ne veulent pas. » « Ils paient des avocats des fortunes, qui paient des ‘experts’ des fortunes pour remettre en cause les liens entre la maladie et le produit ; on connaît bien leur tactique, ils ont fait pareil avec l’amiante, ils ont fait pareil avec le tabac… Ils font toujours pareil… Les industriels de la phytho se battront jusqu’au bout pour préserver leur businessman » explique Marie Lys Bibeyran.

C’est elle qui est à l’origine du collectif "stop pesticide" dans le médoc, c’est elle qui a obtenu que soit rendu obligatoire par les mairies l’affichage des jours d épandage, c’est aussi elle qui donne la force à ses collègues d’oser sortir dans la rue.

C’est une vraie lanceuse d'alerte qui paie tous les jours son audace. Mais il y avait du soleil dans ses yeux ; derrière les larmes de ces morts de la vigne brille l’étincelle d’un combat juste, un combat pour tous. C’est parce qu il y a urgence et qu’elle sait que ce sera long, que cet après midi au soleil, Marie Lys ne cachait pas sa fierté d’être entourée de travailleurs de la vigne. C est une première dans le Médoc.

C’est avec un sourire qu’elle conviait la petite foule a une dégustation de vin…. BIO.

Alain Bousquet