Vie Insoumise

Bondé, le grand amphithéâtre de la faculté Saint-Charles de Marseille a accueilli avec passion le dialogue entre Chantal Mouffe et François Ruffin animé par Manuel Bompard autour de la théorie et la pratique du « populisme de gauche ».

Le dialogue s’est articulé entre l’apport théorique de Chantal Mouffe sur le populisme de gauche et sa déclinaison concrète sur le terrain, expliquée par François Ruffin.

Avec Emmanuel Macron, l’oligarchie a obtenu les pleins pouvoirs. Mais Chantal Mouffe a proposé d’adopter une nouvelle grille de lecture, ainsi que de nouvelles pratiques politiques. La FI s’en est en partie inspirée, et force est de constater que le mouvement est devenu la première force d’opposition du pays.

Par populisme de gauche, Mouffe propose ainsi d’articuler les analyses autour de nouvelles frontières, notamment entre le « nous et le « eux » que sont le Peuple et l’oligarchie. Pointant le fait que le consensus anesthésie la démocratie, elle propose au contraire que le dissensus, le conflit, soit une stratégie visant à créer de nouveaux antagonismes. La chercheuse en sciences politiques décrit la stratégie du populisme de gauche comme étant une manière de répondre à l’hégémonie néolibérale par le biais d’une radicalisation de la démocratie. En effet, le néolibéralisme a mis en sourdine deux aspirations démocratiques que sont la souveraineté populaire et le besoin d’égalité. Répondre à ces deux aspirations populaires via la constitution de nouvelles identités collectives permet de faire naître ce « nous ». Elles s’articulent par exemple autour de demandes économiques, démocratiques, mais également de reconnaissance (féminisme, luttes LGBT, antiracisme). Il ne s’agirait donc pas de représenter un Peuple existant, ni même de l’incarner, mais bien de partir des gens tels qu’ils sont, avec leurs désirs et leurs espoirs. Le Peuple n’est donc pas une masse de gens, mais une construction politique. La stratégie du populisme de gauche veille à s’adresser à la population pour entrer en résonance avec leurs joies, leurs problèmes, pour résumer, avec ce qu’ils sont. François Ruffin a expliqué la façon dont il a mené campagne sur le terrain avec cette stratégie. Il a donc fallu constater que des antagonismes étaient déjà marqués dans la société française. C’est le cas de celui contre lequel nous devons être intraitables, consistant à opposer les français et les immigrés. Afin de limiter la portée de cet antagonisme, Ruffin s’est grandement impliqué dans le cas de Whirlpool. Par ses actions sur les marchés, dans les usines et dans les porte-à-porte, le député insoumis a mis l’antagonisme Peuple contre oligarchie au centre de sa campagne. Ce fut un moyen efficace pour toucher les citoyens au cœur de ce qu’ils vivent au quotidien. Il fallait également des marqueurs forts de campagne. Rien que le nom de sa campagne, « Picardie debout ! », avait vocation à s’adresser aux affects des gens, dans un contexte où la région administrative traditionnelle a disparu et est avalisée par la métropole lilloise. Des slogans obus qui impriment dans l’esprit des citoyens, l’utilisation de marionnette Lafleur, des références à des personnages importants de la révolution française venant de Picardie (Desmoulins, Baboeuf, Saint-Just ou Robespierre) sont autant d’éléments permettant l’identification populaire et le développement des affects communs.

Se mettre en résonance avec les citoyens requiert d’être à l’écoute lors des actions militantes. Il faut éviter d’être dans la situation où les militants apportent une parole descendante. En effet, il est central que la colère des citoyens puisse s’exprimer. Mais elle doit trouver une réponse positive et une issue progressiste. La principale lutte qui doit être menée est celle contre la résignation et l’indifférence, explique le député insoumis. L’exemple de Flixecourt est pour lui symbolique, car là où Le Pen a fait 41% au 1er tour de la présidentielle, Ruffin fait 41% au 1er tour des législatives et plus de 70% au 2ème tour.

La stratégie du populisme de gauche vise à s’adresser à tous les citoyens, à répondre à des demandes d’égalité, de démocratie et de souveraineté populaire. Elle se fixe aussi comme objectif de ramener les dégoûtés de la politique à la conduite des affaires publiques et au vote. Car, pour finir, cette stratégie se veut être la méthode de conquête du pouvoir pour en finir avec 40 ans de politiques libérales en proposant un horizon progressiste, démocratique et souverain.

Arnaud GUVENATAM