Vie Insoumise

C'est un peu abstrait. Mais pendant les vacances d’été, il y a un insoumis qui nous a dit que dans le collège où il bosse, ses collègues et lui avaient cherché à mobiliser contre son expression la plus concrète : une machine biométrique pour contrôler les élèves. Alors on lui a demandé de raconter !

Journal de l’insoumission : C’est quoi le problème ? Tu nous remets le contexte ?

Julian Augé : Je travaille dans un collège, mais il ne faut pas que je dise où, parce que ma principale m’a dit que ça pouvait avoir des conséquences graves (rires). Au conseil d’administration, on a découvert qu’il est prévu l’achat d’une « machine de contrôle du passage au self par mesure biométrique de l’empreinte de la paume de la main » - je crois que je l’ai bien prononcé ! Ça nous a paru bizarre : il y a déjà une machine de contrôle par badge … et qui marche bien. Alors on s’est renseignés à toute vitesse pour comprendre. Apparemment c’est une société qui fait du gros lobbying auprès des intendances de collèges et de lycées. Ça fait plus moderne, ça permet de ne plus gérer les badges perdus, oubliés ou cassés, et ça excite les enfants par son côté science fiction. Mais d’après nous, en plus d’être complètement superflu (en période d’austérité budgétaire, bizarrement ça ne les effleure pas …), faire entrer les techniques de biométrie dans l’école, c’est dangereux pour les petits citoyens en formation qui la fréquentent !

JI : Dangereux ? Comment ça ?

JA : À l’heure de l’Etat d’Urgence permanent, que Macron veut même incorporer dans le droit commun, à l’heure où tu ne peux plus entrer dans un lieu public sans te faire palper, fouiller et ouvrir ton sac, on s’est dit qu’on avait mieux à faire que d’habituer les gamins à se soumettre chaque jour au contrôle d’une machine. On nous a dit que les badges c’était déjà du contrôle, et que ça ne nous posait pas problème jusque là. Mais un badge, c’est pas toi, c’est pas ton corps. Quand tu es un numéro dans un fichier, tu gardes la part nécessaire de liberté, celle qui dit : « ce numéro, ce moi virtuel, c’est pas moi, il est coupé de moi, j’ai rien à voir avec lui. » Mais si maintenant, on se sert d’une partie de ton corps pour prouver que ce numéro c’est toi … Cette distance entre le réel et le virtuel est complètement abolie. Le numéro il est en toi … comme si on te tatouait un matricule - ce qui s’est vu dans les circonstances tragiques de l’Histoire - ou qu’on t’insérait une puce sous la peau - ce qu’on sait déjà faire.

JI : Oui mais la paume de la main, ce n’est pas un tatouage ou une puce …

JA : Ce n’est pas non plus l’empreinte digitale, ou l’iris. Et c’est bien ça le danger. Si on annonçait que chaque jour nos gamins verront leur iris scanné pour avoir accès à l’établissement, ce seraient des levées de bouclier immédiates ! Mais là on met la paume de la main dans l’engrenage ! (rires) En fait c’est pas moi qui le théorise, c’est le GIXEL, un lobby des nouvelles technologies. À la page 35 de son Livre bleu, un rapport à l’attention des pouvoirs publics, ils expliquent que la vidéosurveillance, la biométrie, ça plaît pas trop à l’opinion publique - alors que ça pourrait rapporter gros si on équipait toute la société avec ces techniques de pointe ! Donc il va falloir « faire un effort de convivialité » - je cite leurs termes - et paf, première piste qu’ils proposent : habituer dès la maternelle les enfants à se servir de ces machines pour entrer et sortir de l’école … et pour passer au self ! Bingo ! Sans le savoir, en déterrant ce dossier, on venait de dévoiler une stratégie de l’oligarchie à échelle nationale !!!

JI : Alors, qu’est-ce que vous avez fait ?

JA : On a fait les Don Quichotte ! On a essayé de conflictualiser la discussion à fond, en s’efforçant d’abord de montrer à quel point ce sujet était politique, et pas seulement technique. Le premier adversaire c’était la résignation, les arguments du genre « on est déjà tous fichés, alors à quoi bon … » On a proposé des ateliers de réflexion sur le sujet, des ateliers de lecture en mode « arpentage » de ce qu’on avait rassemblé comme littérature sur le sujet. On a même mis au point un atelier de « théâtre image » en direction des élèves pour qu’ils puissent analyser la situation en la jouant. Face à cela, la principale a accéléré la procédure en convoquant un CA d’urgence, trois jours après la rentrée ! Je pense qu’on les a fait paniquer. Mais il nous manque le soutien des parents, et d’un bon nombre de collègues, qui ne voient pas la nécessité de s’insoumettre - j’emploie le terme pour flatter vos lecteurs ! - à cette saloperie de biométrie. L’achat de la machine a été votée au CA, sans les voix des professeurs. Mais on n’a pas dit notre dernier mot : chaque famille peut demander à ce que son enfant soit retiré du système, et le collège doit alors lui fournir un badge. C’est la CNIL qui impose cela. Mais attention, le zèle des chefs d’établissements est immense : à Toulouse, une principale a menacé de faire passer en fin de service les réfractaires ! Tout ça, c’est une bataille, il faut se faire des alliés, avancer en ordre, et surtout … étonner l’adversaire !

JI : Un dernier mot ? Il reste de la place …

JA : Oui ! Au fait, je travaille au collège de Thônes en Haute-Savoie. Comme je sais qu’il y a des Insoumis qui y vendent le Journal de L’Insoumission à la criée, sur le marché, ça leur fera un argument de vente !