L' entretien

Le 16 février 2016, La vie d’Emeline Broequevielle, jeune postière de 25 ans travaillant au centre de tri et de distribution de Villeneuve d’Ascq (Nord) bascule. Elle est victime d’un AVC sur son lieu de travail. Derrière ce qui peut apparaitre comme un simple « accident de vie » se cache une série de manquements graves de la part de son employeur, La Poste. Emeline avait déjà pu dialoguer à deux reprises avec Jean-Luc Mélenchon lors de ses venues dans le Nord. Où en est-elle 1 an et demi après son accident du travail ? Rencontre avec une insoumise qui ne lâche rien.

Questions de Julien Poix : Emeline, tout le monde se souvient à la France Insoumise de ton témoignage bouleversant lors de la Convention de Lille en octobre 2016. Peux-tu expliquer à nos lecteurs ce qui s’est passé ce 16 février 2016 ?

Emeline Broequevielle : Je me suis réveillée, j’étais très mal. J’appelle la direction du centre de la Poste qui me met la pression afin que je vienne prendre mon poste : « On manque de gens, viens ». Alors que je ne me sens pas dans mon état normal je fais les 20km qui séparent mon domicile de Villeneuve d’Ascq et je commence le tri du courrier. Très vite, je me rends compte que ça ne va pas. Par 3 fois j’avertis mes supérieurs sur mon malaise. On me répond que « je ne suis pas médecin », on me demande de poursuivre le travail. 3 heures passent avant que la direction appelle les pompiers….

Julien Poix : Suite aux ordonnances Macron les délégués du personnel, le comité d’entreprise et le Comité Hygiène, sécurité et conditions de travail (CHSCT) vont être fusionnés. Peux-tu nous expliquer justement quel rôle a joué le représentant de cette dernière instance dans ton histoire?

EB : Lorsque je fais mon premier malaise, plusieurs chefs se succèdent sans prendre la décision d’appeler les secours. Ils pensent que je simule. C’est le passage de Sébastien Carré, syndicaliste Sud-Solidaires, représentant du CHSCT qui me sauve la vie. Il fait fortement pression pour que les secours soient appelés au plus vite. Sans lui, je ne serais certainement plus là aujourd’hui. On m’aurait fait sortir pour ma tournée de distribution…Et que serait-il arrivé si j’avais fait un malaise seule dans la rue ?

JP : Pour le remercier de t’avoir sauvé la vie, la direction de la Poste a mis à pied Sébastien Carré… à l’heure actuelle il est toujours en arrêt pour dépression. Que demandes-tu à la Poste ?

EB : Sébastien Carré a même été attaqué par la direction pour harcèlement car il a demandé à plusieurs reprises une enquête pour évaluer les responsabilités des uns et des autres. Ce que je demande à la Poste ? Qu’elle reconnaisse sa responsabilité : elle a mis beaucoup trop de temps pour appeler les secours. Je vais avoir des séquelles à vie : je boîte, je ne récupérererai jamais la mobilité complète de ma jambe, c’est mort. Je ne peux plus courir. Je demande aussi à la Poste qu’elle reconnaisse que mon AVC est un accident du travail. Actuellement, je n’ai plus aucun contact avec La Poste depuis la fin de mon CDD mais avec mon avocat je ne lâcherai rien.

JP : Comment était le climat de travail sur le site de la Poste à Villeneuve d’Ascq au moment de ton accident ?

EB : D’abord il faut rappeler que j’ai enchaîné des dizaines de CDD à la Poste depuis mon embauche en 2009. Des contrats de quelques semaines, de quelques mois. A chaque fois on me faisait miroiter un CDI… qui n’arrivait jamais. Au final j’ai signé un contrat Avenir qui devait me permettre d’accéder au CDI au bout d’un an. Mais ça n’a pas abouti : on m’a dit : « Tu parles trop avec les collègues, tu es trop familière, trop proche d’eux ». Ce n’est pas de ma faute si je préfère être sympa et travailler dans une bonne ambiance. On m’a alors répondu : « Tu te tairais plus, tu serais embauchée ». Si je ne savais pas faire mon travail pourquoi renouvelait-il alors à chaque fois mes CDD ? La pression du management s’est renforcée ces dernières années. Souvent, quand j’avais fini mon tri et ma tournée, on m’envoyait aider un autre collègue ou récupérer des colis dans des bureaux de poste. Je faisais des doubles-journées mais sans être payée plus ! La direction me demandait même d’intervenir dans la formation des nouveaux collègues en apprentissage, en CDD et en CDI. Je formais des CDI alors que j’étais en CDD ! Beaucoup de collègues sont fatigués et usés par les cadences de travail.

JP : Qu’attends-tu de la Justice justement et quelle est ta situation en ce moment ?

EB : Récemment un cabinet d’experts a rendu ses conclusions : il ne comprend pas pourquoi je n’ai pas été déclarée en accident du travail. Surtout il insiste sur un point : il y a bien eu un manquement de la part de la Poste qui n’a pas suivi la procédure d’appel des secours. Mon accident n’est même pas marqué sur le cahier du service. C’est comme si pour la Poste mon accident n’avait jamais existé. Avec mon avocat nous avons déposé une plainte pour non-assistance à personne en danger. Après la publication récente du rapport d’expert, nous avons demandé au procureur une date pour une comparution rapide.

J’ai envie que la situation avance vite. Mon compagnon vient de retrouver un travail comme chauffeur-routier mais pour ma part je ne touche aujourd’hui que 500 euros par mois d’indemnité journalière car je suis en arrêt-maladie. Nous avons 3 enfants à charge. C’est un cercle vicieux. J’ai le sentiment que, si je m’inscris au chômage, je renonce à me faire reconnaître comme travailleur handicapée et à me battre afin que la Poste et le tribunal des prud’hommes admettent que j’ai été victime d’un accident du travail et d’une négligence de mon employeur. Je n’ai pas choisi de faire un AVC sur mon lieu de travail, ils doivent assumer leur responsabilité.