L' entretien

Rencontre avec une "gesticulante".
Une belle manière de faire changer les pratiques

Elise Lethuillier : C’est quoi une conférence gesticulée, et pourquoi dis-tu dans ta conf que faire une conf est un acte politique ?

Selma Reggui : La conférence gesticulée, c'est un homme, une femme, qui ne font pas partie des dominants, qui n'ont pas forcément fait d'études supérieures, encore moins des grandes écoles ou des écoles de théâtre, qui montent sur une scène, prennent une parole publique, pour dire leur expérience, ce qu'elle leur a permis de comprendre, et comment elle les conduits à prendre telles positions et pas d'autres.

Faire ça, c'est poser que ceux d'en-bas ont quelque chose à dire et que leur expérience a de la valeur. C'est donc dire non à la hiérarchie des savoirs et à la hiérarchie sociale qui l'accompagne. C'est aussi s'autoriser à créer, à fabriquer une culture, notre culture, et donc dire non à la confiscation de la création et à la culture dominante. Et c'est dire non au fait que la politique soit une activité spécialisée, parce que prendre position est politique. La conférence gesticulée bouscule l'ordre dominant. Elle est insoumission. En cela déjà elle est politique, mais pas seulement.

La conférence gesticulée raconte souvent une domination, mais pas dans le registre de la plainte résignée. L'enjeu est d'expliquer cette domination, c'est-à-dire de rendre visibles et intelligibles les liens de causes à effets, et de montrer qu'on peut résister à cette domination, autrement dit qu'on peut changer les choses, qu'il n'y a de fatalité que celle dans laquelle veulent nous maintenir les dominants et les médias qui servent leurs intérêts. Et c'est en cela aussi et surtout que la conférence gesticulée est politique.

J'insiste sur la valeur du savoir d'expérience. On dit de la conf qu'elle est un mélange de savoirs froids (théoriques, livresques...) et de savoirs chauds (d'expérience). Moi-même, un temps, j'ai utilisé cette formule. Mais je crois maintenant qu'en disant ça on fait fausse route. Il ne s'agit pas d'ajouter du savoir froid à du savoir chaud, et avec un ajout qui fonctionne souvent comme une béquille : on ajoute pour soutenir, consolider, valider un savoir d'expérience qui ne serait donc pas suffisant, pas assez solide, pas assez intelligent... Et voilà qu'on reproduit une hiérarchie qu'on conteste pourtant. Légitimer l'expérience, et donc celles et ceux qui en sont détenteurs, passe par le fait de révéler et valoriser le savoir que cette expérience contient déjà.

EL : De quoi parle ta conf ?

SR : Si je devais te répondre en une seule phrase, je dirais qu'elle parle de santé au travail qui est et n'a jamais cessé d'être le terrain de la lutte des classes.

Dans cette conf, je dis ce que j'ai politiquement compris pendant toutes ces années d'enquêtes dans les coulisses des entreprises à la demande de représentants du personnel au CHSCT. C'est le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail que les ordonnances veulent supprimer. Je raconte ce que j'ai vu de la condition ouvrière, salariale, humaine. Je raconte les contradictions, les solitudes, les souffrances... Mais aussi les résistances et les victoires, quand le travail arrache du sens et que le collectif dit non. Je parle du droit. Je raconte à quel point j'en ai bavé pour comprendre cette langue qui ne doit pas rester réservée à une élite. Je parle de nos droits, des luttes longues et dures qu'il a fallu pour les conquérir, et de l'acharnement des puissants à les détruire. Je reviens souvent sur l'importance des mots, sur le fait qu'ils ne sont pas que des mots, au sens où ils produisent des effets tout à fait consistants. Dire d'un collègue qu'il est « fragile » ou dire de lui qu'il a été « fragilisé », ce n'est pas la même chose. Parler de « risques psychosociaux » et non de « risques organisationnels », remplacer « subordonné » par « collaborateur », prôner le dialogue social et la bienveillance, ce n'est pas neutre. C'est au contraire une redoutable façon de dépolitiser le débat et de neutraliser le conflit. Je dis pourquoi je m'oppose aux massages, à la relaxation, au coaching et autres approches qui déresponsabilisent l'organisation du travail et légitiment l'orientation selon laquelle c'est aux salariés de s'adapter, à une contrainte de plus en plus forte.

Je dis aussi un peu de ma vie personnelle. La conférence gesticulée c'est aussi ça : une personne toute entière qui s'exprime, avec sa trajectoire et ce qu'elle trimballe... Pas pour se raconter ou se la raconter, mais pour faire entendre d'où la personne parle, ce qui a construit son indignation et son engagement.

EL : De ce que tu as pu constater, que produit ta conf, est-ce qu'elle transforme quelque chose ?

SR : Une fois, après la conf, un représentant du personnel a dit qu'il se rendait compte que ses collègues et lui avaient laissé passer plein de choses et qu'à présent ça allait changer. Une autre fois quelqu'un m'a confié que la conf le décidait à se présenter pour un mandat de représentant du personnel. Dans les propos de plusieurs personnes j'ai repéré une résolution à plus oser, à moins subir.

Pendant l'atelier qui peut suivre la conf, j'ai vu des personnes qui ne se connaissaient pas, qui venaient d'univers professionnels très différents, se mettre à partager leurs expériences et savoir-faire de résistance. Certaines ont décidé de se revoir, de se soutenir. Elles se sont organisées.

Et je me souviens de cette fois où je m'adressais à des agents de la fonction publique. Je m'inquiétais de savoir si ce que je racontais leur parlait, puisque mon récit s'appuyait essentiellement sur une expérience dans le secteur privé. On en a discuté, et pris conscience ou confirmé ensemble que des logiques du privé étaient importées dans le public, que la condition de celles et ceux qui travaillent dans l'administration et dans l'entreprise n'était pas si différente... Renforcement, engagement, transmission, sentiment de faire classe, organisation collective, convergence des luttes, je crois que la conf y contribue un peu. Je dis bien qu'elle y contribue un peu, pas plus. Mais pas moins.