L' entretien

Séverine Véziès : Vous êtes engagé dans l’aventure européenne depuis de nombreuses années, quel sens et quel rôle donnez-vous à un mandat d’Eurodéputé ?

YO : Le mandat d'eurodéputé est particulier, parce qu'il faut composer avec le fait d'être un élu du peuple dans un système institutionnel et législatif non pleinement démocratique. Dans ce système-là, on peut facilement être mis à la marge lorsqu'on n'appartient pas à l'un des grands groupes dominant (PPE et S&D). Être un député européen parmi 751 - et qui plus est le seul député insoumis - constitue un véritable défi !
Mon premier mot d'ordre est l'efficacité. Notre rôle est de faire en sorte de se faire entendre, et de ne rien laisser passer. Faire avancer les choses dans ce contexte n'est pas aisé, mais une bonne connaissance de l'institution et de ses rouages, beaucoup de travail et une bonne dose de combativité peuvent faire beaucoup.

SV : Les Eurodéputés sont en session parlementaire une semaine par mois, vous êtes membre de diverses commissions ; globalement, comment s’articule le travail d’un Eurodéputé ?

YO : Chaque mois, nous nous rendons effectivement à Strasbourg pour la session plénière de notre assemblée. Les autres semaines sont celles des réunions de commissions parlementaires, qui se réunissent sur deux journées chacune (je suis personnellement membre de quatre commissions parlementaires : développement régional, budget, contrôle budgétaire et environnement, santé publique et sécurité alimentaire), et des réunions des groupes politiques. La dernière semaine est laissée aux réunions organisées en circonscription, aux rencontres avec les citoyens mais aussi aux missions parlementaires.

SV : Vos priorités d’action s’inscrivent dans la prise en compte des problématiques des régions éloignées et insulaires, quel bilan général faites-vous de vos 6 années de mandat ?
Et comment fait-on entendre au sein de cette UE (plus encline à traiter des enjeux continentaux peut-être…) la voix de ces régions qui sont face à des enjeux exacerbés en matière de développement et d’écologie ?

YO : En tant qu'élu ultramarin, j'ai toujours en effet placé les Outremers (appelée régions Ultrapériphériques dans le jargon européen), mais aussi les régions éloignées et insulaires, au cœur de mon action parlementaire. Mes six ans de mandat ont permis à cette problématique de gagner en importance non seulement au sein du Parlement européen, qui a adopté largement en 2017 mon rapport qui comprenait toute une série de propositions concrètes pour une meilleure prise en compte des Outremers dans les politiques européennes, mais aussi plus largement au sein de la Commission européenne. Lorsque je suis devenu député en 2012, les Outremers ne figuraient quasiment jamais dans les propositions ou dans les études de la Commission. Aujourd'hui, presque toutes les nouvelles propositions intègrent des dispositions spécifiques pour les Outremers.
Là encore, il aura fallu beaucoup de travail et de pugnacité pour que Bruxelles comprenne les problématiques et les enjeux pour ces territoires, mais aussi leurs potentiels immenses pour l'Europe, notamment dans le domaine maritime, environnemental et climatique.
Il y a encore du travail à faire et il est toujours possible de faire mieux, mais c'est une réelle avancée donc je suis fier.

SV : Vous avez été un des premiers députés à avoir signé l’amendement interdisant la pêche électrique, qui a été adopté en janvier dernier. Cette victoire est-elle le signe que l’on peut faire bouger les lignes ?
En d’autres termes quels sont les leviers d’action d’un Eurodéputé face à la ligne libérale majoritaire au sein des institutions européennes actuelles ?

YO : Ces victoires sont rares mais sont à chaque fois détonantes, puisqu'elles signifient qu'on réussit à ébranler la majorité croupissante de la droite et des socialistes du Parlement européen, qui obéit au doigt et à l'œil à la politique ultra-libérale de la Commission et donc de l'Allemagne. Ces victoires ne sont cependant possibles que grâce à une mobilisation large et retentissante des citoyens et de la société civile, grâce à qui le courage d'une minorité de députés peut faire changer réellement les choses.

SV : On reproche souvent à l’UE son manque de légitimité démocratique. Pour autant, le Parlement européen est passé d’un rôle consultatif à un rôle de législateur avec la procédure de codécision qui s’applique dans bon nombre de domaines, notamment depuis le traité de Lisbonne. Quel regard portez-vous sur la place du Parlement européen au sein des institutions européennes ?

YO : Le Parlement européen a, il est vrai, gagné en pouvoir dans la procédure législative depuis 2009. Mais, il faut le rappeler, le Parlement européen est un Parlement sans droit d'initiative législative et sans pouvoir budgétaire. Un comble pour un Parlement ! Et puis tout le système institutionnel, jusqu'à l'organisation interne du Parlement européen, fait qu'en réalité ce sont deux groupes majoritaires qui tiennent l’institution mais qui ne décident en réalité de rien. Ils ne font qu'appliquer à la lettre les consignes de Berlin. Mais ce qui m'inquiète le plus dans tout cela, c'est la place qui est laissée aux lobbys industriels. Ils sont nombreux à être présents au Parlement, mais leur champ d'action est, on le sait, décuplé à la Commission européenne, où ils agissent avant même qu'une proposition législative n'émerge.

SV : Face à une commission européenne qui dispose d’un pouvoir d’initiative quasi exclusif, et donc du pouvoir de déterminer le contenu des dispositions débattues et portées au vote, comment le Parlement européen, représentant les intérêts du peuple, peut-il s’imposer ?

YO : Les seuls pouvoirs qui restent au Parlement européen sont ceux d'amender les textes proposés par la Commission. C’est dans ce cadre que les choses peuvent bouger. Le vote sur l'interdiction de la pêche électrique a été rendu possible par un amendement que j'ai déposé avec plusieurs députés européens. Mais sans soutien d'autres groupes politiques, les amendements sont rejetés par une majorité qui ne dit pas son nom. C'est pourquoi la mobilisation citoyenne, seule capable de faire adhérer le plus grand nombre de député, est essentielle.

SV : Dans le cadre de la procédure de codécision, le Parlement a le dernier mot face au Conseil en matière budgétaire. Est-ce une voie d’action déterminante ?

YO : Malheureusement, non. En théorie, cela devrait en effet permettre au Parlement de rejeter un budget non satisfaisant. Mais dans la réalité, ce Parlement n'a pas le courage de son pouvoir en matière budgétaire. Dès les premières propositions sur le cadre budgétaire pluriannuel, qui détermine ensuite pendant 7 ans le budget annuel de l'Union, la plupart des groupes, dont les socialistes, s'insurgent pourtant à chaque fois. Mais une fois la mise en scène passée, ils rejoignent la majorité pour soutenir un budget qui est, il faut le dire, de pire en pire.

SV : Globalement quelles réformes préconiseriez-vous pour que le Parlement européen ait une place centrale en matière de décision au sein de l’UE ?

YO : Il faudrait tout d'abord que le Parlement ait un pouvoir d'initiative législative. Et que ce pouvoir ne soit pas cantonné à la majorité du Parlement, qui est déjà surreprésentée puisqu'elle est celle des Etats membres et de la Commission, mais qu'il puisse être utilisé par une minorité de députés de l'opposition. Il faudrait aussi que le Parlement ait un véritable pouvoir budgétaire, lui permettant d'amender le cadre budgétaire pluriannuel. Il faudrait enfin rendre au Parlement européen le pouvoir des principales politiques européennes, comme la politique commerciale, pour laquelle il n'a pour le moment qu'un droit de véto, et mettre fin à toutes les pratiques législatives opaques telles que les "trilogues" ou les analyses d'impact de la Commission européenne, qui réduisent considérablement le contrôle démocratique du Parlement.

SV : Vous étiez le 12 avril 2018 à Lisbonne, pour le lancement par la France insoumise, Podemos et El Bloco de Esquerda, d’un mouvement européen « Maintenant le peuple ! Pour une révolution citoyenne en Europe ». Comment envisagez-vous le combat des européennes de 2019 ? Quels sont vos espoirs pour cette échéance ?

YO : Cette déclaration commune que nos trois formations politiques ont signé le 12 avril à Lisbonne porte la création d’un mouvement européen dont l’acte de naissance est fort de symboles.
Le symbole d’une refondation qui prend ses bases dans la révolte des peuples du Sud et qui a vocation à s’élargir dans toute l’Europe. Car dans cette Union devenue celle des lobbys et des multinationales, dans cette Europe où la démocratie n’existe pas encore, dans cette Europe où partout sont mis en cause les services publics et les droits sociaux, les peuples sont indifférenciés et subissent tous avec une égale violence les politiques régressives de la Commission européenne.
Le symbole aussi d’un appel lancé depuis Lisbonne où nous avons par cet acte réparé l’affront du Traité de Lisbonne.
Ce manifeste est la concrétisation de mois, d’années de travail en commun pour œuvrer en faveur d’une Union européenne tournée vers les aspirations populaires, et de tant de combats menés déjà ensemble, comme autour du plan B, pour que les intérêts de nos peuples respectifs ne soient pas sacrifiés sur l’autel d’une Europe ultra libérale, d’une Europe ordo libérale pensée à Berlin.

J’ai la conviction que la création de ce mouvement européen s’inscrit dans l’histoire des forces progressistes en Europe, et que d’évidence il y aura à présent un avant et un après 12 avril 2018. C’est un moment charnière qui correspond à un dépassement. Une étape a été franchie. Et dans la bataille qui s’annonce pour les européennes en 2019, avec une campagne qui sera aussi européenne car nous croyons dans la solidarité des luttes, ce mouvement, puissant, trouvera toute sa place. Oui, maintenant le peuple ! Car nous voulons voir le peuple faire une entrée fracassante dans le débat européen !