L' entretien

Le 28 mai 2014, Dominique Henry, participait, avec d’autres militant.es de la Confédération paysanne au démontage de la Ferme des 1000 vaches, à Drucat, près d'Abbeville (Somme).

Revenons tout d’abord sur cette histoire de ferme des 1000 vaches. Pourquoi cette action de démontage ?

Il y a eu de multiples actions légales auparavant contre cette ferme : une enquête publique où près de 80 % de la population s’est prononcée contre, une pétition qui a recueilli 45000 signatures… Malgré tout le commissaire enquêteur a donné son avis favorable.
Pourquoi être contre ? Tout d’abord il y a des problèmes environnementaux dus à la concentration d’animaux (1000 vaches et 750 génisses) avec la Baie de Somme toute proche. Également des problèmes sanitaires car c’est dans ces élevages concentrationnaires, hors-sol, qu’on consomme la moitié des antibiotiques en France. On est là dans une dimension industrielle. Le propriétaire (M. Ramery, décédé depuis) faisait partie des 350 plus grosses fortunes de France, fortune acquise dans le BTP et l’acquisition de marchés publics dans le Nord… Une personne avec le « bras très long ». Enfin, ce type de structure casse l’emploi paysan : les 10 personnes employées pour faire les 3/8, correspondent sinon à 40 emplois paysans. Son projet était d’abord celui d’un méthaniseur géant, le plus grand d’Europe, qui produirait en énergie l’équivalent de 25 éoliennes. Pour lui, le lait est un sous-produit, mis sur le marché à un prix défiant toute concurrence.
Pour toutes ces raisons la Conf a décidé de passer à l’action. On était une cinquantaine de toute la France sur cette action où rien n’a été cassé : il s’agissait d’un démontage symbolique.

Le 29 mai, à Besançon, après avoir été d’abord condamnée pour refus de prélèvement d’ADN, tu gagnais ton procès en appel. Comment as-tu vécu toute cette histoire ?

Très bien… (rire) J’ai été très accompagnée, je n’étais pas seule. Déjà quand j’ai été arrêtée aux 1000 vaches, je suis restée 2 jours et demi en isolement. Mais lors des transferts j’entendais les gens dehors, les soutiens. Depuis le début, ça m’a donné énormément d’énergie. C’est très important quand on est en lutte, ça m’a donné la force de me battre.

Considères-tu qu’il s’agit là, de la part de l’État, de « plaintes bâillon », c’est-à-dire de plaintes dont le principal objectif est de décourager les actions militantes ?

Absolument. Depuis le début, ils ont voulu faire des exemples. Ils n’ont pris que 4 personnes. On a été maltraités pendant la garde à vue, c’était très très dur. C’est fait pour casser les gens individuellement. Le collectif revendique l’action, mais l’État s’attaque aux individus. C’est fait pour foutre les pétoches. Mais pour moi, l’inverse s’est produit. Car les soutiens donnent au contraire l’envie de continuer à nous battre.

Le 31 mai, tu étais de nouveau en procès, à Amiens cette fois.

Le procès au pénal (en septembre 2015 par la cour d’appel d’Amiens) nous a reconnu le statut de lanceur d’alerte, mais nous a quand même reconnus coupable de pénétration sur propriété privée. Le 31 mai, c’était donc le procès au civil, pour les soit-disant dégâts faits à la ferme des 1000 vaches. Ils nous demandaient au départ 250 000 euros, et on a réussi à redescendre à 140 000.

C’est qui ce « ils » dont tu parles ?

En fait il y a 3, 4 sociétés dans cette affaire. C’est une nébuleuse de sociétés, montées pour l'optimisation fiscale, et on a du mal à savoir qui attaque réellement. Même le juge y perdait son latin.
On aura le rendu du jugement le 13 septembre.

Autre sujet. J’imagine que tu as suivi le périple autour de l’interdiction maintes fois reportée du glyphosate en France...

Le gouvernement ne prend pas ses responsabilités. Le 31 mai François Ruffin était présent à mon procès à Amiens : il a expliqué que le vote sur le glyphosate a eu lieu à 1h du matin, alors que l’assemblée était vide. De toute façon le ministre de l’agriculture M. Travert est piloté par la FNSEA, c’est une honte. Le problème aujourd’hui est de mettre en place d’autres pratiques culturales, et non pas d'attendre une nouvelle molécule qui sera de toutes façons toxique.

Selon toi, la désobéissance civile est-elle indispensable aujourd’hui comme moyen de lutte ?

Je n’aime pas trop ce terme. Je préfère plutôt le terme de conscience civile, qui est indispensable. c’est une des dernières choses qui nous reste. Il ne faut rien concéder de ce qu’on est, de nos ressentis profonds. Chacun à sa place ne doit pas subir, et doit garder sa propre conscience. C’est une forme de résistance citoyenne, plus que de désobéissance. En même temps il faut le faire ensemble, on ne peut pas être seul, il faut du collectif.

Propos recueillis par Claire Arnoux