L' entretien

Martin Pigeon est militant chercheur à l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO), l’observatoire de l’Europe des multinationales. Propos reccueillis par Vivien Rebière

Vivien Rebière : Quelles sont les activités de CEO ?

Martin Pigeon : On travaille sur des questions de commerce international, de climat, d’énergie, de finance… et d’agro-alimentaire sur lequel j’interviens. Nous enquêtons sur le lobbying des entreprises. L’idée est d’essayer d’avertir nos alliés (syndicats, ONG, groupes politiques variés) et les premiers concernés avant que ce ne soit trop tard. Notre deuxième travail, parce qu’on est aussi des militants, est de plaider pour une meilleure réglementation du lobbying lui-même. On essaie de travailler sur le temps long pour davantage encadrer le lobbying et faire en sorte que les entreprises aient moins de contrôle sur les réglementations qui les concernent.

VR : Comment définiriez-vous le lobbying ?

MP : Les lobbies sont, de fait, des co-législateurs, mais ne sont élus par personne. La Commission européenne, qui a le monopole de l’initiative législative dans l’UE, est très peu dotée par rapport à ses pouvoirs. Elle souffre d’un vrai déficit d’expertise interne et a besoin des lobbies pour y pallier. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le lobbying est une relation. Comme dans toute relation, c’est un enjeu de pouvoir. Et un lobbyiste n‘est jamais aussi puissant que lorsqu’il est nécessaire. Lorsque vous avez des politiques de destruction systématique de la puissance publique, cela va dans le sens du renforcement d’un pouvoir relatif des lobbies. Quand on privatise l’université, quand on oblige les universités à travailler avec les entreprises, on détruit ce faisant la seule possibilité de contre-expertise indépendante qui existe. Malheureusement beaucoup d’ONG, de syndicats, de partis même ne voient pas ça. L’industrie ne fait pas cette erreur.

VR : Quelle est votre position sur la réglementation du lobbying ?

MP : Il y a plusieurs niveaux. La transparence tout d’abord. C’est un premier pas essentiel car elle permet d’identifier le problème, sans le régler toutefois. Le deuxième point est la prévention des conflits d’intérêts. L’intégrité de l’action publique doit être protégée. Cette question est parfaitement admise dans le privé mais, bizarrement, pas dans le public. Deux observations : les conflits d’intérêts doivent être réglementés sur la base d’intérêts matériels, mesurables. Ensuite, il faut dépasser l’échelle individuelle : un conflit d’intérêt, c’est une situation née d’un mauvais recrutement, pas une indication de corruption ou de malhonnêteté. De ce point de vue, ce qui est prévu par la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac est un bon exemple : les gouvernements signataires doivent veiller à ce que leurs politiques de santé publique en matière de lutte antitabac « ne soient pas influencées par les intérêts commerciaux et autres de l’industrie du tabac ». Pourquoi les industries fossiles peuvent-elles sponsoriser et influencer les négociations climatiques, les industriels agro-alimentaires influencer les politiques de lutte contre l’obésité et autres maladies alors que leurs intérêts économiques sont directement contraires aux objectifs recherchés par ces politiques ?
Dans tous les cas, j’insiste, le nerf de la guerre du lobbying, c’est l’expertise. Si on ne sauvegarde pas les moyens de la puissance publique, de l’université pour produire des connaissances de manière indépendante des secteurs industriels concernés, si on ne contre pas cette mode des administrations à déléguer leur travail à des consultants privés qui coûtent une fortune et sont eux-mêmes souvent en situation de conflits d’intérêts, alors on n’arrivera à rien...

VR : Plaidez-vous pour une augmentation du nombre de fonctionnaires européens ?

MP : Quand vous avez une disproportion constatée comme ceci entre les moyens et les pouvoirs, il y a deux possibilités. Soit vous donnez les moyens aux gens de travailler correctement. Soit il faut se poser la question suivante : ne faudrait-il pas réduire les pouvoirs de certaines administrations qui ne sont pas équipées pour les exercer ?