L' entretien

Entretien avec Céline Boussié, lanceuse d'alerte dans le médico-social

MISA A JOUR MARDI 21 NOVEMBRE 2017 :"Si je suis relaxée, ça ne sera que rendre justice à ces enfants, à ces familles. Ca sera reconnaitre qu’ils ont été maltraités et que ce que j’ai dit est vrai, même si pour moi, plus rien ne reste à prouver." Ce sont les mots de Céline, hier, à la veille du jugement. C'est aujourd'hui chose faite, le tribunal correctionnel de Toulouse vient d'annoncer sa relaxe. Viendra donc ensuite, comme elle nous le disait, "le temps des bonnes questions à poser, celles qui fâchent." Mais pour l'heure, place à la joie et au soulagement.

Pour Céline, lanceuse d’alerte poursuivie en diffamation par son ancien employeur après avoir signalé les mauvais traitements dont elle déclare avoir été le témoin lorsqu’elle travaillait dans un institut médico-éducatif (IME) où résident des enfants, des adolescents et adultes polyhandicapés, mardi 21 novembre sera peut-être l’issue d’un long parcours du combattant, débuté il y a presque 10 ans.

C’est après avoir signalé à l’Agence Régionale de Santé (ARS) de graves dysfonctionnements auxquels elle a assisté sur son lieu de travail que tout s’enchaîne implacablement. Licenciement, insultes, intimidations, menaces, déménagements, procès, sa vie va être irrémédiablement bouleversée.

Demain, le Tribunal correctionnel de Toulouse rendra son jugement, après deux mois de délibéré. Retour sur une lutte citoyenne exemplaire pour tenter de briser la loi du silence. 

Céline et Bernadette (à droite), lanceuse d'alerte en 1999, avec Guilhem Seryes, Conseiller Régional PG

Céline, tu es à la veille du dénouement d’une lutte citoyenne contre la maltraitance que tu mènes depuis des années. Peux-tu retracer pour nous le parcours de cette lutte ?

En 2008, quand je suis rentrée dans cet institut, je n’étais pas formée. J’ai passé le concours d’entrée pour être « aide médico-psychologique » et là j’ai très vite vu des choses qui me gênaient. Mais j’étais en cours de formation, je voyais des choses, je supposais que ça n’allait pas, mais je n’avais pas encore la formation pour comprendre exactement ce qu’il se passait.

J’ai finalement lancé l’alerte auprès de l’ARS en mai 2013 et il y a eu une inspection. En parallèle, parce que je voulais que ça avance plus vite, j’ai fait des courriers à l’ensemble des ministres concernés, j’ai alerté les pouvoirs publics dans le département, à la région. Et puis j’ai eu la chance de croiser Philippe Croizon, le nageur de l'extrême, qui a remis le dossier en main propre à François Hollande et Valérie Trierweiler en septembre 2013. 

En novembre 2013, suite à la médiatisation de cette affaire et à la parution du rapport de l’ARS, Marie Arlette Carlotti, alors ministre déléguée aux Personnes handicapées, a mis l’établissement sous administration provisoire et recommandé la mise en place d’une équipe de direction renouvelée. Mais dans les faits, l’équipe de direction n’a pas été changée.

De notre côté, quand on a pu lire le rapport de l’ARS et qu’on a vu qu’il confirmait qu’il y avait bien « de graves dysfonctionnements » et « une situation de maltraitance institutionnelle », on s’est dit que ça allait enfin évoluer. Mais pas du tout ! Cette médiatisation et le rapport qui a été rendu public ont amené 7 mois d’enfer. Les insultes publiques ont commencé, sur Facebook d’abord, où tout le monde pouvait les voir, y compris mes enfants. Et à partir de là, ça a été crescendo.

Capture d'écran extraite du documentaire sur M6

Après la diffusion sur M6, début 2014, du documentaire « Enfants handicapés : révélations sur les centres qui les maltraitent », dans lequel l’IME avait été filmé en caméra cachée, le déchainement s’est amplifié. Il y a eu des tracts distribués là où je vivais, certains déposés dans ma boîte aux lettres, mon domicile a été dégradé, je me suis retrouvée avec les services sociaux sur le dos !  Et j’ai même dû faire partir mes enfants, en pleine période scolaire, pour les mettre à l’abri. Ca devenait tellement infernal que j’ai fini par partir aussi, même si j’avais obtenu, entre temps, une mesure de protection de la Préfecture qui demandait un passage régulier de la gendarmerie. Mais c’est arrivé trop tard, c’était vraiment devenu invivable. J’ai dû tout solder et donner quasiment tous mes meubles pour pouvoir rejoindre mes filles rapidement, je me suis retrouvée sans rien… Quand je suis revenue à Agen, quelque temps après, je n’avais rien, pas de maison, pas de meubles, j’étais à la rue avec les enfants. Il faut vraiment être solide pour supporter tout ça, c’est extrêmement violent.

En octobre 2014, on a monté l’association Handignez-Vous qui regroupe des parents et des professionnels témoins ou victimes de graves dysfonctionnements et on a très vite été sollicités au niveau national. Là, on s’est rendu compte à quel point on avait eu raison de monter cette association, parce qu’évidemment, ce ne sont pas tous les établissements qui sont concernés, en revanche, quand ça dysfonctionne, c’est souvent de façon très grave, au détriment de personnes vulnérables en situation de handicap et de leurs familles.

Et puis, en septembre 2015, j’ai été mise en examen pour diffamation à l’encontre de l’IME de Moussaron pour des propos tenus dans deux émissions où j’évoquais les conditions d’accueil des résidents. Le procès a eu lieu le 19 septembre 2017 et le jugement sera rendu demain.

Lorsque tu as décidé de faire ce signalement, avais-tu conscience des conséquences que cela aurait dans ta vie et dans celle de ta famille ?

Non, absolument pas. Je n’avais pas conscience de l’ampleur que cela prendrait, autant dans ma vie professionnelle, que dans ma vie familiale et sociale. Je savais, parce que j’avais cherché sur internet, qu’il y avait déjà eu un signalement en 1999, -à l’époque je ne savais pas encore qu’il y en avait eu un avant, en 1995- et donc je savais que ça allait être compliqué, mais franchement pas à ce point là.

Tout ça est arrivé parce que j’ai simplement voulu protéger 80 gamins. Des enfants polyhandicapés, ultra vulnérables, qui ne parlent pas, qui ne communiquent pas et qui sont à la merci des soignants et du personnel accompagnant. Aujourd’hui je ne regrette pas ce que j’ai fait et si c’était à refaire, je referais exactement la même chose.

Avec le recul, est-ce que tu te dis que tu aurais pu faire autrement ?

J’ai utilisé toutes les voies légales possibles et imaginables, internes et externes. Lorsque j’étais en formation, j’ai alerté mon organisme de formation… rien ! J’ai alerté en interne… rien ! Une phrase me revient de la part d’un membre de la direction de l’institut, c’est : « cessez de réfléchir madame Boussié ». Elle est terrible cette phrase…

On peut peut-être se demander s’il fallait faire intervenir les médias (ndlr : ce qui a entrainé les deux plaintes en diffamation). Mais aujourd’hui je me dis, heureusement qu’il y a eu de bons journalistes, pas de ceux qui cherchent le buzz mais des journalistes qui font bien leur travail, parce que sinon, le dossier aurait été enterré et jamais on n’aurait entendu parler de l’IME de Moussaron.

Avec l’aide de mon comité de soutien, on a utilisé toutes les voies possibles, on a tout fait, c’est même remonté jusqu’à l’ONU. Je ne vois pas comment j’aurais pu faire autrement. 

Aujourd’hui quand on évoque ta situation, on parle de lanceuse d’alerte, qu’est-ce que cela signifie ?

La définition d’un lanceur d’alerte, c’est celle que j’ai donnée au tribunal quand la juge me l’a demandée. Un lanceur d’alerte, c’est un citoyen qui, digne de bonne foi, de façon totalement désintéressée, dénonce des dysfonctionnements ou des délits. Il le fait de manière circonstanciée, détaillée et documentée et dans l’intérêt général. C’est extrêmement clair et précis.

Mais dans les faits, être un lanceur d’alerte ou une lanceuse d’alerte aujourd’hui c’est d’abord être dans une terrible solitude, c’est un suicide moral, financier, social, familial et c’est aussi être considéré comme un délateur. Mais tu sais, on ne se lève pas un matin en se disant, tiens, je m’ennuie, je vais enquiquiner mon employeur. Ce n’est pas un métier lanceur d’alerte, on l’est devenu malgré nous.

Parler, c’était un cas de conscience pour toi ?

C’était surtout une question d’éthique, de valeur et d’humanité. Je ne me serais pas vue fermer les yeux sur ça. Mais au départ, franchement je n’avais pas conscience de tout ça. Lanceuse d’alerte c’est venu après, c’est parce qu’on m’en parlé, parce qu’on m’a dit que j’étais une lanceuse d’alerte. 

Toi, tu fais ça parce que tu ne peux pas faire autrement. J’ai dénoncé cette situation parce qu’humainement ce n’était pas possible. Au 21ème siècle tu ne peux pas asseoir des gamins sur des seaux, tu ne peux pas les enfermer dans 3 m2, tu ne peux pas assister à des points de suture refaits à vif… Non, ça n’est pas possible ! Ce sont des être humains. Des adolescents, des adultes, ce sont des personnes vulnérables. Qui es-tu professionnellement, humainement, si tu acceptes ça ?

Au vu de ta situation, et de celles de nombreux autres, on voit que les lanceurs d’alertes sont réellement en danger. Quelles mesures devraient être prises pour les protéger et faciliter les signalements citoyens ?

Moi ce que je vois aujourd’hui, c’est que l’état et le gouvernement, l’oligarchie des petites magouilles entre amis, n’a pas du tout intérêt à protéger les lanceurs d’alertes. On est le grain de sable qui vient gripper les rouages. Il faut donc un cursus totalement sécurisé. Quand quelqu’un fait le choix de lancer une alerte il faut qu’il puisse le faire de manière sécurisée, sans aucune fuite, qu’il ne risque pas de mettre sa vie en danger. Il faut un système global de protection des lanceurs d’alertes qui les accompagne tout le long du chemin, qui prenne en compte l’aspect psychologique, l’aspect juridique, parce que, pratiquement à chaque fois, on a tous des procès en diffamation. Il faut un accompagnement financier, social… Il faut des mesures globales et ça ce n’est pas fait aujourd’hui. 

On a l’impression que les luttes citoyennes, syndicales, sont aujourd’hui systématiquement criminalisées, ou tout au moins de plus en plus judiciarisée. Qu’en penses-tu ?

A partir du moment où tu lances l’alerte, il y a tout un système qui se met en place pour te briser, pour te broyer, que tu te taises et que tu n’aies plus aucun moyen de te défendre, ni juridique, ni financier. On te met au ban de la société. En fait, tu es un paria. Alors que tu n’as fait que ton job. C’est horrible comme situation. Mais c’est exactement c’est ce que j’ai vécu pendant de nombreux mois. Et l’histoire de dingue, c’est que ça paraît tellement fou que quand tu en parles, on ne te croit pas. 

Moi j’ai de la chance, parce que contrairement à d’autres, je ne suis pas seule. J’ai lancé l’alerte seule, mais au fil des années, on a réussi à fédérer des associations, des syndicats, un mouvement politique. Loin de tous clivages, c’est l’humain qui a compté avant tout. Mais ce n’est pas le cas de tous les lanceurs d’alertes. Tous ceux que je connais, ils sont seuls, ils n’ont personne et ils sont en train de mourir à petit feu.

Quel sentiment as-tu aujourd’hui face à tout ce que tu as traversé ?

Mon état d’esprit, à la veille du verdict, c’est que je me sens sereine. Et cela, grâce à tous ceux qui me soutiennent et notamment, Monique, Jean-Marc, Sylvie, Kevin, Marie-Laure, Philippe, Odile et Jean-Luc. Et plus le temps passe, plus je me sens comme une rescapée. J’ai vraiment l’impression d’avoir vécu un attentat sur ma vie privée. Bien sûr, je n’ai pas pris de balle, ni de bombe, mais c’est vraiment ce que je ressens. 

Céline Boussié avec Marie-Laure Darrigade(à droite), oratrice nationale Handicap - France Insoumise au Tribunal de Toulouse

Après, ce qui m’anime, c’est un profond sentiment d’injustice par rapport à ce qu’on a fait à ces enfants. Le fait que je sois mise en examen et jugée au mois de septembre, c’est comme si ces enfants n’avaient rien vécu, comme s’ils n’avaient pas été maltraités. Alors que bon sang, les images, elles sont claires !

Le 19 septembre, il m’est revenu quelque chose au tribunal que je m’étais promis de dire, c’est paradoxal, mais finalement, je remercie l’IME de Mousseron. Tout ce qu’ils m’ont fait endurer, à ma famille aussi, tout ce qu’on a subi, de la part de l’IME, de la part du système et de tous ceux qui ont permis que cela arrive, tout ça a fait de moi la militante que je suis aujourd’hui. Parce que face à l’injustice, face au système qui essaye de te broyer, quand tu perds des amis, des camarades, tu n’as pas d’autre choix que résister, prendre les armes que tu as et te battre si tu ne veux pas mourir socialement, psychologiquement.

Demain, le tribunal rendra son verdict, qu’est-ce que tu en attends ?

La justice (rires) ! La justice pour ces enfants d’abord et pour moi ensuite. Tu vois, à ce moment précis, j’ai vraiment l’impression qu’on joue à la roulette russe avec ma vie. Parce qu’il n’y a que deux options, la relaxe ou la condamnation. Et c’est terrible de se dire que tu n’es plus maître de ta vie, que c’est quelqu’un d’autre qui tient ton avenir entre ses mains.

Si je suis relaxée, ça ne sera que rendre justice à ces enfants, à ces familles. Ca sera reconnaitre qu’ils ont été maltraités et que ce que j’ai dit est vrai, même si pour moi, plus rien ne reste à prouver. Et puis, ça va libérer la parole, enfin ! Ca va permettre aux professionnels qui sont concernés de parler sans peur. Parce que si je suis relaxée, je serai une des premières lanceuses d’alerte en France à l’être.

Après, viendra le temps des bonnes questions à poser, celles qui fâchent. Comment ça se fait que je sois relaxée alors que Bernadette, Chrystel et Didier ont été condamnés (ndlr : ces trois personnes ont signalé les dysfonctionnements en 1995 et 1999) ? Comment ça se fait que ces gamins ont été torturés pendant 20 ans, malgré les signalements ? Il y a des responsabilités politiques là-dedans. Et donc, à un moment donné, il va falloir répondre. D’ailleurs, si je suis relaxée, on va demander une enquête parlementaire et comme l’a dit mon avocat, on ne va pas s’arrêter là. Il y aura des plaintes déposées.

Mais si je suis condamnée, alors ça sera un signal fort de la justice. Ca voudra dire que tu dois fermer ta bouche… Tu ne dénonces pas, tu te tais ! Et surtout, ça voudra dire que la justice et l’état français cautionnent et légalisent la maltraitance institutionnelle, et ça, ça serait terrible…

 

Rassemblement du Comité de soutien à Céline Boussié avec Eric Coquerel, Député France Insoumise

Qu’est-ce qu’il va se passer après pour toi ?

Très rapidement, le 14 décembre, il y a mon dossier aux Prud’hommes, parce que je n’ai touché quasiment aucune indemnité depuis que j’ai été licenciée.

Ensuite, professionnellement, c’est clair que je ne pourrai plus jamais retravailler en institution. Ils ont brisé ma carrière professionnelle. C’est terrible, mais je ne pourrai plus jamais remettre un pied dans une maison de retraite, ou un IME, c’est fini. Par contre, je me dis que l’expérience acquise je veux la mettre au service d’autres professionnels, pour que ce que j’ai vécu n’arrive plus jamais à d’autres. J’’étudie un projet pour devenir formatrice ou médiatrice auprès d’organismes de formation, pour faire des conférences. Et mon grand rêve, s’il y a un jour un statut officiel de lanceur d’alerte à travailler dans l’hémicycle, ça serait de pouvoir y contribuer avec d’autres. Parce que c’est aussi pour ça que tu te bats. Tu te dis qu’il viendra peut-être un moment où tu pourras mettre ta pierre à l’édifice pour faire changer les choses.

Ensuite il y a ma famille. Quand j’ai commencé, ma fille, Jade, avait 4 ans, elle en a 14 aujourd’hui. Elle a vécu dans cette lutte tout le temps. Alors il va falloir réapprendre à vivre en famille autrement. Parce que bien sûr, tu as tout fait pour protéger tes enfants, mais quand elles avaient besoin de toi, tu n’étais pas là, parce que ce combat a fait que quand elles ont eu besoin de toi, tu étais là, mais sans y être vraiment. Le côté positif c’est qu’au niveau des liens familiaux, ça nous a renforcés. Mes filles ont fait de ce combat-là leur force. Eloïse est aujourd’hui responsable de plein de choses au niveau de son lycée, elle s’est récemment engagée comme bénévole dans une asso humanitaire, Jade a été déléguée de classe pendant des années, elle ne supporte pas l’injustice, quand un gamin a des difficultés elle m’en parle, elle essaye de trouver une solution. Elles ont repris mon flambeau…

Pour moi, j’ai déjà tout gagné. Quel que soit le verdict demain, je peux me regarder dans une glace le matin et me dire que je n’ai pas participé à tout ça, que j’ai tout fait, comme quelques autres en leur temps, pour que ces enfants soient traités de manière digne et juste. Et ça, c’est inestimable.

Entretien réalisé par Laure Zudas 

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La rédaction du Journal de l’insoumission appelle au rassemblement organisé par le comité de soutien à Céline Boussié, mardi 21 Novembre 2017, à partir de 13 heures devant le Tribunal de Grande Instance, 2 Allée Jules Guesde à Toulouse.

Si vous ne pouvez pas vous déplacer, vous pouvez signer la pétition en ligne : Lutte Contre la Maltraitance : Soutenons Céline Boussié ! et apporter une contribution (même minime), pour l’aider à faire face aux frais de justice : Ensemble, soutien à Céline Boussié, Lanceuse d’alerte