Europe

Rédacteur en chef adjoint du Monde Diplomatique, Renaud Lambert a coordonné un numéro de la revue Manière de Voir intitulé : «Royaume uni : De l’Empire au Brexit 1 ». Il revient pour Le JI sur la question - encore épineuse au Royaume-Uni - de la sortie de l’Europe après le référendum de 2016.
Propos recueillis par Manon Le Bretton

Manon Le Bretton : Quelles sont les lignes de fracture au Royaume Uni sur la question de la sortie de l’Europe ?

Renaud Lambert : Il est révélateur d’observer l’évolution des lignes de fracture au sein des forces politiques entre le référendum précédent sur la question européenne, en 1975, et celui de 2016. En 1975, avant l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, l’U.E. représentait pour les Conservateurs la perspective de limiter le pouvoir des syndicats, puissants dans le pays. Ils ont donc milité en faveur du maintien dans l’Union. Côté travailliste, à ce moment-là, on considérait l’U.E. comme un « club de capitalistes ». Puis Thatcher est arrivée : elle a privatisé et à ce point affaibli les syndicats que, paradoxalement, l’image de l’Europe a changé pour les uns et les autres. Pour les travaillistes et les syndicats, elle est apparue comme une espèce de garde-fou, qui protégeait un minimum contre les agressions du néolibéralisme. Au contraire, une partie des Conservateurs s’est dit que l’U.E. les empêchait d’aller plus loin. Et c’est la situation dans laquelle nous nous sommes trouvés en 2016. Certains conservateurs ont déclaré à cette époque que sans l’U.E. on pourrait transformer le R.U. en nouveau Singapour : ce serait le règne du néo-libéralisme ! Voilà les cartes telles qu’elles étaient distribuées lors du référendum de 2016. Cela étant, il y a toujours au sein du Parti Travailliste des gens comme Jeremy Corbyn, qui n’ont pas oublié les analyses préalables et ce n’est pas parce que l’Union a protégé les travailleurs contre certaines des attaques des néolibéraux qu’elle permet la construction du socialisme. Corbyn le sait et, dans le cadre de son projet de tentative de construction d’un autre modèle économique, l’U.E. constitue toujours un obstacle. D’un côté, donc, on observe un clivage chez les Travaillistes entre ceux qui considèrent Bruxelles comme un moindre mal et ceux qui perçoivent que l’Europe barre la route à toute politique progressiste. Mais on observe un clivage similaire à droite, entre ceux qui surfent sur une contestation identitaire, voire xénophobe, de l’UE (dans la foulée du parti UKIP2) et ceux qui mesurent à quel point l’Europe profite aux patrons…

MLB : On a beaucoup commenté le Brexit comme étant une réponse xénophobe et identitaire : est-ce votre analyse ?

RL : La question de la xénophobie, les questions identitaires méritent toujours d’être remises dans un contexte économique et social : elles se posent davantage en période de disette. Or le phénomène du multiculturalisme était adossé à celui de la globalisation et des réformes néo-libérales qui ont été très violentes au R.U. On avait promis l’abondance pour tous dans une société où chacun pouvait « vivre ses différences » ; aujourd’hui on assiste à l’effondrement de l’espoir en ce monde meilleur où tout le monde profiterait du marché. Alors les gens remettent en cause ce système, mais s’interrogent aussi sur la promesse d’une coexistence pacifique de différentes populations dans une logique de frontières ouvertes. Bien sûr on doit contester l’amalgame entre immigration et problèmes sociaux. Mais au R.U. les porte-parole les plus militants d’un maintien de tout ce qui permet l’immigration, le travail immigré, c’est le patronat. Et pas parce que le patronat britannique aurait une fibre particulièrement altruiste…

MLB : Qu’est-ce qui a manqué à une issue progressiste et humaniste sur la question du Brexit ?

RL : Il ne manque pas grand-chose et on peut toujours l’espérer. Aujourd’hui le discours qui est tenu aux Britanniques consiste à dire : le Brexit est une catastrophe, vous allez en faire les frais. Or on a, à la tête du parti Travailliste, une personne qui a toujours été opposée à l’Europe en ce qu’elle est fondamentalement néolibérale. La solution des problèmes que rencontrent les classes populaires au R.U. passe par des réformes - l’investissement public, la réduction des taxes de TVA, le soutien de l’État à certaines industries, d’autres types d’accords commerciaux avec les pays en dehors des frontières européennes - qui seraient illégales aux yeux de Bruxelles. Et donc la perspective de cette sortie et d’une montée en puissance du parti Travailliste piloté par Corbyn, ouvrirait la perspective d’un R.U. qui aurait enfin la possibilité de sortir de décennies de politique néolibérale, et qui ne serait pas contraint par Bruxelles. Peut-être que cela est déjà en train de se jouer. Il est intéressant de voir que Corbyn reste sur la position de sortie, alors que ce serait tout à fait confortable pour lui politiquement de dire : « Votez pour nous et nous resterons dans l’U.E ». A l’heure actuelle, certains dirigeants européens déclarent qu’il faut annuler le Brexit, des perches sont tendues ; pourtant il reste sur une ligne de sortie, en cohérence avec son projet. En France on nous dit : « Regardez, le Brexit c’est un désastre, les britanniques s'en mordent les doigts... » Or pas du tout ! La gauche britannique veut réaliser le Brexit mais dans de bonnes conditions. Et il se trouve que les divisions au sein des Conservateurs pourraient donner une chance à Corbyn.

MLB : Le mouvement de la FI se revendique comme une réponse au rejet exprimé envers la forme parti : diriez-vous que le succès de Corbyn est un contre-exemple, voire un démenti ?

RL : La situation britannique est la seule où on a observé un renouvellement des forces capables de piloter la gauche au sein des forces traditionnelles de la gauche. Ailleurs on a assisté au phénomène de « pasokisation » : en Grèce, en Espagne, en France ; au Portugal le parti a moins souffert qu’on pouvait l’imaginer mais ne peut gouverner que cornaqué par deux autres partis qui ne lui ont pas accordé leur soutien direct, et ne lui fournissent l’appui dont il a besoin au Parlement qu’à condition qu’il prenne des mesures sur lesquelles ils se sont mis d’accord ensemble. Au R.U. c’est un changement au sein du parti. Mais il faut garder à l’esprit le statut assez particulier de Corbyn qui n’a jamais été un apparatchik : il était dans tous les mouvements de contestation -y compris contre les politiques travaillistes quand elles étaient menées par Tony Blair - et dans les mouvements syndicaux : c’est une espèce de convergence des luttes à lui tout seul. Néanmoins il a la conviction que les choses se font au sein du Parti, c’est-à-dire qu’il y a besoin d’une doctrine, de cadres, de discussion d’un projet, etc. Le succès de Corbyn tient avant tout au fait que c’est ce projet qui a entièrement orienté son action. Et cela semble fonctionner. On a par exemple observé un afflux massif de militants vers le parti Travailliste depuis son élection. On nous a dit qu’il allait perdre tous les scrutins : il les remporte. On nous a dit qu’il était archaïque, qu’il ne pouvait pas passer devant la jeunesse : mais cet été on a vu les gens scander son nom dans des concerts ! Loin des stratégies visant à « adapter » son discours à ce qu’on estime être les attentes de la population, Corbyn démontre que la cohérence, parfois, paie.

Propos recueillis par Manon Le Bretton