France

Mercredi 16 mai 2018, le Comité consultatif national de l’éthique publiait un rapport sur la situation des EHPAD dénonçant une « ghettoïsation » des personnes âgées, entrainant une « maltraitance latente et non assumée ».

Les mots sont forts, les mots sont violents. D’aucun.e.s s’offusquent de la dureté de cet avis et du jugement qui serait fait à l’encontre des EHPAD. Mais ne nous y trompons pas, ce ne sont pas les EHPAD, en tant que tels, ni son personnel, que ce rapport dénonce. Il met en lumière la face obscure de notre système de prise en charge de la vieillesse. Alors, certes ces mots sont violents mais ils révèlent une réalité honteuse ; ils sont à l’image de la place que cette société, qui cultive l’âgisme et le tout marché, laisse à nos aînés.e.s.

Le combat des Opalines de Foucherans

Il faut rappeler que c’est le combat des salarié.e.s des Opalines de Foucherans dans le Jura, au printemps 2017, qui a permis à la France entière d’ouvrir les yeux sur les conditions d’accueil de nos personnes âgées. Pendant près de 120 jours, ces salarié.e.s d’une EHPAD privé à but lucratif se sont battu.e.s pour dénoncer l’absence de dignité dans les soins, leurs conditions de travail, une insuffisance de personnel et une course au profit. Leur situation n’est pas isolée ; tous les EHPAD de France sont des Opalines : la rentabilité est devenue le mot d’ordre au détriment du soin, qui lui, est laminé et perdu dans les courses folles des soignant.e.s dans les couloirs ; la culpabilité de mal faire leur travail ronge chaque jour un peu plus les personnels, les burn-out se multiplient impliquant de facto des sous-effectifs.

Caroline Fiat et François Ruffin, député.e.s insoumis.e.s ont permis de porter ce combat sur les bancs de l’Assemblée en brandissant le 18 juillet 2017 l’article de Florence Aubenas publié dans le journal « Le Monde ». Il titrait « On ne les met pas au lit, on les jette » ; un titre qui en dit long. Depuis lors, une mission « flash » commandée par l’Assemblée Nationale et animée par Caroline Fiat (Députée France insoumise) et Monique Eborra (député LREM) a vu le jour. Ses conclusions ont été déposées en mars et décrivent une « profonde crise » dans les EHPAD : sous-encadrement avec une dépendance croissante des résident.e.s, un reste à charge important, des EHPAD privés plus chers avec un encadrement moindre que dans les EHPAD publics…

Une mise au ban de la société de nos aîné.e.s

Si par le passé la vieillesse était un signe de sagesse et d’expérience, elle est aujourd’hui dévalorisée et rejetée. Culte de la jeunesse et de la beauté lisse relayé par les médias, marché du travail qui se débarrasse de ses « vieux » et de ses « vieilles » passé 50 ans… le savoir ne se cumule plus, le savoir ne se transmet plus, il se périme. La vieillesse n’est plus gage de sérénité, elle est le miroir de notre dégénérescence future, humaine et donc naturelle, que cette société diabolise. « La vieillesse est un naufrage » écrivait Chateaubriand pour décrire la venue de la mort inévitable. Prenant cette citation au sens littéral, nos sociétés contemporaines, biberonnées à la sacro-sainte recherche de performance, fuient la vieillesse comme si elle était un mal contagieux.

Cette survalorisation de la jeunesse et de la performance qui ne serait que puissance, entraîne une mise au ban de la société de nos personnes âgées. Elles sont près de 600 000 de plus de 75 ans dans 7 200 EHPAD. Après 85 ans, on trouve le taux de suicide le plus élevé de la population, 40% des résident.e.s souffrent de symptômes dépressifs, sans que le personnel ne soit suffisamment formé pour prendre en charge ces troubles psychiques. Déracinées de leur foyer du fait de leur perte d’autonomie et parquées dans des établissements sans âmes ni vies, le système ne tient que grâce à la force, au courage et au dévouement des personnels.

Le business de « l’or gris »

Depuis plus de 30 ans, nous assistons à une libéralisation et à une privatisation rampante des secteurs de la santé. Or, il y a lieu de poser un postulat irréfutable : il y a des domaines qui doivent échapper à la logique de marché et qui doivent être pris en charge par la collectivité.

Aujourd’hui, la naissance est gratuite, la vieillesse dépendante et la mort, elles, coûtent. Comme la naissance, la vieillesse et la mort doivent rester dans le cadre d’une gestion collective. Pourquoi ? Parce que, qui dit logique marchande, dit logique de rentabilité. Dans les faits, avec l’augmentation de la durée de vie et donc de la dépendance, le marché de la vieillesse est devenue une belle aubaine pour les investisseurs à la recherche de nouveaux marchés juteux en pleine expansion. Chaque année en France, ce marché rapporte 30 milliards d’euros dont 7.5 milliards sont distribués sous forme de dividendes à des multinationales cotées en bourse. On assiste à une commercialisation de la vieillesse, avec son lot d’exigences inhérentes à la recherche de profit : pression sur les coûts pour une meilleure performance financière dont la recherche ne peut qu’entrer en contradiction avec les objectifs sociétaux des missions de service public : qualité de l’accueil, de la prise en soin, égalité d’accès et de traitement…

Ce business indécent de la vieillesse ne s’arrête pas là. On voit apparaître également un business de la mort. Des structures d’accueil de personnes âgées se voient « démarchées » par des entreprises de pompes funèbres. Dans quel but ? Créer des « partenariats » pour gagner des parts de marché dans un marché fortement concurrentiel ! Autrement dit, être l’entreprise qui sera contactée ou qui bénéficiera d’une publicité bienveillante de la part de la structure auprès des familles endeuillées : le mort reste un client. Cynisme à tous les étages.

S’il est important de souligner qu’il ne s’agit pas ici de pointer du doigt les divers personnels (d’EHPAD ou de pompes funèbres), il y a lieu ici de dénoncer l’indécence du capitalisme et du libéralisme quand on le laisse s’immiscer là où il ne devrait pas avoir sa place.

L’état de déliquescence des EHPAD, signe de l’abandon des politiques publiques

Dès 2007, Dominique de Villepin alors premier ministre, avait fixé un objectif à 5 ans : 8 personnels pour 10 résident.e.s en EHPAD. Cet objectif, bien que déjà faible puisqu’il signifie en réalité 5 soignant.e.s pour 10 résident.e.s, déduction faite du personnel administratif, n’est toujours pas atteint. Aujourd’hui, le ratio moyen est de 6 pour 10 dont 3 soignant.e.s. Conséquence directe : le personnel soignant dispose de 40 minutes par 24h à consacrer à chaque résident.e. 40 minutes pour la toilette, les soins, les repas. Voilà la triste et froide réalité, aujourd’hui en France, 5ème puissance mondiale.

Dans une société qui estime qu’il faut diminuer les dépenses publiques ou que le déficit public est abyssal, l’austérité est devenue le dogme prôné par le libéralisme. Fidèle à cette discipline budgétaire (imposée en partie par l’Europe libérale), le gouvernement Philippe a promis une rallonge de 50 millions d’euros en mars dernier en plus des 100 millions inscrits dans le budget de la Sécurité Sociale pour les EHPAD. Un pansement sur une jambe de bois.

Et pourtant, faut-il rappeler le coût de la suppression de l’ISF ? 3 à 4 milliards d’euros. De la Flat tax, véritable bombe à retardement pour les finances publiques ? De l’Exit tax ? Parce que les choix budgétaires sont avant tout des choix politiques, force est de constater que les choix politiques de ce gouvernement sont essentiellement dirigés vers les plus aisés et en aucun cas pour le maintien de services publics de qualité.

Etablissements d’accueil publics comme privés sont concernés puisque tous financés pour partie par la collectivité (Conseil Départemental pour le forfait « dépendance » avec reste à charge, Assurance maladie pour le forfait « soin ») et par le résident (forfait « hébergement », déduction faite des APL ou autres aides éventuelles). Le forfait « dépendance » a fait l’objet d’une réforme par le gouvernement précédent. Du fait de cette réforme, 63% des EHPAD publics ont vu leur dotation diminuer contre 14 % d’EHPAD privés qui l’ont vu augmenter. Au sein du système global des EHPAD, les structures publiques sont totalement laissées à l’abandon. Sous-investissement, dotations insuffisantes, certains EHPAD publics doivent être fermés du fait de leur insalubrité. Nous devons y voir et dénoncer une volonté politique toujours plus grande de privatiser. La stratégie est claire : rendre les établissements publics inopérants pour mieux justifier la privatisation. Mais que ferons-nous des retraité.e.s qui touchent le minimum vieillesse ou des petites pensions si le public ne peut plus les accueillir ?

Quelles solutions pour demain ?

Les solutions sont diverses et s’articulent autour de plusieurs axes. Le premier est un choix de société. Refuser la logique marchande est la seule garantie pour un égal accès et un accompagnement de qualité. Peut-on se satisfaire de voir pousser comme des champignons des structures d’accueil étoilées pour retraités aisés et des structures insalubres pour les autres ?

Le second est dans la continuité du premier puisqu’il aborde la question du financement. La collectivité doit faire le choix de réaliser les investissements nécessaires pour proposer à chacun.e des structures et/ou modalités d’accompagnement adaptées au soir de sa vie. La question du nombre de soignant.e.s est fondamentale. On ne peut traiter de l’humain sans humain. Le ratio de 1 soignant pour 1 résident.e doit être notre objectif.

Le troisième axe pose la question de la place de nos aîné.e.s dans la société. Cultivant l’intergénérationnel, ils doivent être remis au cœur de la cité. Créer des lieux de rencontres et d’échanges ; comprendre que chacun.e peut apporter à l’autre. La prise en charge ne doit pas non plus nécessairement signifier être loin de chez soi. La dépendance commence au domicile, la réduire à l’entrée en EHPAD est trop restrictif. Aussi, les modalités de maintien et d’aide à domicile doivent être favorisées et la collectivité doit se donner les moyens nécessaires pour aider les auxiliaires de vie sociale, qui chaque jour, accompagnent nos aîné.e.s dans les gestes de leur vie quotidienne.

On le voit bien, les solutions proposées montrent que la question de la vieillesse est à la croisée de deux modèles et donc choix de société. Du fait de l’augmentation de l’espérance de vie, la vieillesse est au cœur de nos sociétés occidentales. L’état d’une civilisation se mesure en partie à la qualité de la prise en charge de ses aînés, de ses blessés, de ses malades. Souhaitons-nous que tout soit marchandise ? Ou ferons-nous le choix de mettre à l’abri du pouvoir de l’argent ces domaines qui relèvent de missions de services publics, de l’intérêt général, ou de bien public ?

Séverine Véziès et Anne-Sophie Pelletier