France

Entretien avec Le Professeur Laurent Thines, chef du service de neurochirurgie au CHRU de Besançon et lanceur d’alerte.

Séverine Véziès : Vous avez lancé une pétition pour demander un moratoire sur l’utilisation des armes sub-létales, qu’est-ce qui a motivé cet engagement ?

Laurent Thines : C’est la sidération d’un soignant face à la gravité des blessures infligées aux manifestants. Depuis plus de 10 ans, on assiste à une augmentation des accidents. J’ai lancé cette pétition personnellement, mais avec le cumul des blessés et la répression qui est menée, il y a un profond malaise dans la communauté médicale. Je reçois beaucoup de messages de mes confrères et consœurs qui partagent cette sidération. L’idée de cette pétition est de porter cette voix de la consternation et d’apporter notre vision de soignants sur la gravité des mutilations que subissent les manifestants. Nous constatons de véritables blessures de guerre. Nous sommes en train de fabriquer un cortège de mutilés et de gueules cassées.

Notre position est donc celle de soignants face à des lésions graves mais aussi celle de citoyens. Je suis effaré de voir qu’on nous répond qu’il n’y a que deux moyens possibles pour assurer une mission de maintien de l’ordre : l’utilisation de ces armes sub-létales ou les armes à feu. En d’autres termes, je suis effaré de constater qu’on nous propose la mutilation ou la mort.

De nombreux citoyens nous ont rejoint en signant à leur tour cette pétition. A ce jour, nous en sommes à plus de 156 000 signatures, et nous espérons continuer à mobiliser et ainsi continuer à faire pression sur le gouvernement en mettant cette problématique sur le devant de la scène.

Pourquoi un moratoire ? Pourquoi pas une interdiction pure et simple ?

Nous souhaitons engager un dialogue qui soit audible. Et qu’une réflexion globale ait lieu sur l’utilisation de ces armes. Je conçois tout à fait qu’un policier menacé puisse, en état de légitime défense, se défendre. Mais en réalité, les personnes blessées ne sont ni des black blocks ni des membres de l’extrême droite. Ce sont des manifestants pacifistes qui exercent leur droit de manifester.

Nous souhaitons donc avec cette pétition, ouvrir une discussion pour envisager les modalités et conditions strictes d’utilisation de ces armes qui n’ont rien à faire dans des manifestations. Ce sont des armes de guerre. A part la Catalogne et la Pologne, nous sommes le seul pays européen à en faire usage contre nos populations.

Avez-vous eu à ce jour des retours du gouvernement ?

Aucun retour du gouvernement à ce jour. Ni du Ministère de l’intérieur, ni du Ministère de la santé qui a été saisi par la Société Française d’Ophtalmologie qui s’inquiète de la multiplication des lésions aux yeux. J’ai écrit également au défenseur des droits, Jacques Toubon, j’attends une réponse.

Suite au rejet du recours devant le Conseil d’Etat, je souhaite qu’une coalition nationale se mette en place pour forcer le gouvernement à la discussion sur l’utilisation de ces armes. Avec les citoyens, les partis progressistes, les associations… nous devons continuer notre travail de pression. C’est pourquoi j’ai accepté l’invitation de la Ligue des Droits de l’Homme à participer à une conférence de presse au Parlement Européen le mardi 12 février 2019. Si nous devons en passer par l’Europe pour pousser notre cri d’alarme, alors faisons-le.

Plus globalement, on vous a vu défiler à Besançon et à Marseille aux côtés des gilets jaunes et avec le collectif des « blues blanches » qui s’est lancé à Besançon. Quel regard et quelle analyse portez-vous sur ce qu’il se passe en France en ce moment ?

En dehors de la question des armes sublétales, je soutiens effectivement le mouvement des gilets jaunes, parce qu’il est un mouvement populaire avec des revendications justes. Les gilets jaunes réclament plus de justice sociale, fiscale et écologique. On essaie de réduire ce mouvement à un troupeau de sans-dents illettrés et analphabètes, et j’ai à cœur de montrer qu’il y a des gens qui se sentent concernés par leurs revendications.

Et en particulier, en tant qu’hospitaliers, nous sommes bien placés pour connaître ces situations d’injustices. Et notamment la situation dramatique des hôpitaux publics, avec des restrictions budgétaires, des équipes qui sont en burnout, dans l’impossibilité d’offrir des soins de qualité ou alors en état de surmenage et confrontés à une perte de sens dans leurs missions. C’est aussi pour cela que j’ai soutenu le mouvement des « blues blanches » qui a démarré depuis Besançon. On ne peut plus entendre des choses comme « les français n’ont pas le sens de l’effort », alors que les soignants sont notamment parmi ceux qui, en France, sont dans le don envers les autres, travaillent dur et ne voient ni leurs conditions de travail, ni leurs conditions de salaires s’améliorer.

Quelles sortie voyez-vous à ce soulèvement populaire ?

Je suis inquiet. Je suis inquiet, face au déni du gouvernement, face à sa logique jusqu’au-boutiste qui risque de nous amener vers le chaos. L’issue que j’espère c’est un grand mouvement populaire qui prenne de l’ampleur. J’ai l’espoir, qu’avec le printemps, nous soyons encore plus nombreux dans les rues. Le gouvernement en choisissant la répression souhaite dissuader les gens de manifester. Mais je pense qu’ils ne sont pas prêts de rentrer chez eux. La France est une cocotte-minute et j’en appelle à une issue pacifique. Pour cela, j’appelle le gouvernement à la responsabilité.

Je suis donc entre inquiétude et espoir.