France

Mercredi 20 février, le mouvement des Gilets Jaunes manifestait à Genève devant le siège de l’ONU. Nous y étions pour observer ce que pouvait donner une délégation de Gaulois réfractaires en pays neutre. Récit.

Acte 1 sur tous les rond-points, Acte 2 « Tous à Paris », Acte 3 on remet ça chez soi, mais on se tourne vers les frontières … J’ai perdu le décompte, mais ce qui m’a frappé au fil des semaines, c’est cette capacité à varier les lieux, les flux, les modes d’action à chaque étape. Ne pas laisser à l’adversaire le temps de lire et contrer les mouvements tactiques. C’est donc, en toute logique, que les Gilets Jaunes ont décidé cette semaine, en plus de la mobilisation du samedi, d’organiser une manifestation hors des frontières de l’Hexagone, à Genève. Bizarre pour ces franchouillards, nationalistes, limite fascistes ! Leurs détracteurs soupçonnaient-ils qu’ils puissent connaître jusqu’à l’existence de l’ONU ? Car si l’on a choisi la métropole genevoise, c’est bien parce qu’elle accueille le siège européen de l’Organisation des Nations Unies, laquelle vient d’alerter sur la répression des manifestations en France, non conforme à sa charte. Rien que ça ! Les « Gaulois Réfractaires » réduits à aller demander audience hors des frontières … du pays des Droits de l’Homme !

Les Gilets Jaunes en Suisse, ça fait vraiment album d’Astérix ! Vous vous souvenez de Petisuix qui remonte ses « coucous » à heure très précise ? Et qui lustre perpétuellement son auberge ? Et bien une manifestation de Gilets Jaunes en Suisse c’est un peu pareil : rassemblement ainsi que dispersion à heure fixe (dix heures - midi), ça ne rigole pas avec les horaires. Interdiction de pique-niquer : il ne faudrait pas salir la place ! Les légions de César - les gendarmes Français flanqués des douaniers suisses - guettent à la frontière, obsédés par une question : « vous pensez être combien ? 4000 ? 8000 ? » La contagion du village gaulois les inquiète.

Et puis ce sont les premiers signes de solidarité qui commencent à s’exprimer une fois à Genève. Un gardien de parking qui interpelle des manifestants qui viennent de revêtir leur gilet : « Vous êtes Français ? Vous venez pour la manifestation ? Non parce que je voulais vous dire bravo ! Bravo pour ce que vous faites ! Vous savez, on suit tout ça de très près ici ! » Et ça continue avec ce Gilet Jaune à l’accent caractéristique qui distribue des chocolats à qui veut, les gratifiant d’un « Bienvenue en Suisse ! » chaleureux. Enfin, la marque d’accueil la plus notoire, c’est certainement la présence de Jean Ziegler, l’ancien rapporteur de l’ONU et toujours très actuel pourfendeur du capitalisme mondialisé. Il répond aux micros des journalistes, avec beaucoup de prestance et de conviction. Catherine se faufile, et, émue lui glisse « Merci pour ce que vous faites ! » lui s’interrompt aussitôt, et lui prend les mains « Non ! C’est moi qui dois vous remercier pour ce que vous faites ! » Moment savoureux où lui, le phare dans la nuit, remercie cette flotte de lucioles surgie des océans d’indifférence, mais chargée de la colère des bas-fonds. La tempête n’est toujours pas apaisée, et la nuit calme n’est pas prête de s’installer de nouveau.

Pas si neutre donc le voisin Suisse, et c’est tant mieux ! Comme toute nation, il porte ses contradictions qui ne peuvent pas le laisser hors de toute résonance aux séismes qui proviennent de France. On est tout de même dans un pays qui pratique depuis de nombreuses années ce fameux référendum d’initiative citoyenne (RIC), devenu la revendication phare des rond-points ! « Pour le meilleur et pour le pire, rappelle Michel un peu sceptique, les seules ‘votations’ qui l’ont emporté penchaient malheureusement plus vers l’interdiction des minarets que vers l’adoption d’un revenu universel. » Une façon de se rappeler que le RIC est un outil, et pas une formule magique qui garantirait de facto une politique progressiste et un réel pouvoir au peuple. Un autre écriteau rappelle que la Suisse vend de ces fameux LBD40 à la France, tout en en ayant interdit l’usage sur son propre territoire … car jugés trop dangereux !

Ainsi, passée la frontière, de l’ONU au citoyen suisse, le combat des Gilets Jaunes ne laisse personne indifférent, et c’est tant mieux.

JULIAN AUGÉ