France

C’est un petit collège de montagne où, « quand il y a un mouvement social … personne ne s’en aperçoit » pourrait-on dire en paraphrasant un ancien président de la République. Est-ce le relief qui absorbe les secousses, protégeant la vallée des vents de colère qui remuent le pays ?

Mais les parapentistes savent que si le vent s’engouffre dans la vallée, le courant d’air peut soudain devenir puissant …

C’est ce qui a commencé en ce mois de mars avec l’appel de la jeunesse à se mobiliser pour le climat. Des professeurs ont entamé la conversation avec leurs élèves … et vice versa : « Quand j’ai cherché à prendre la température, j’ai été frappée par leur grand intérêt pour le sujet, explique Magali, une enseignante du collège. Un élève a commencé à me dire ‘Madame, développement durable ça veut rien dire, le développement, ça change tout le temps, ça dure pas !’ ce qui m’a permis de faire le point sur la figure de l’oxymore, j’étais ravie ! » Sans mettre fin à la discussion - pourtant c’est pas au programme ! - elle décide de les encourager à s’exprimer, à analyser, et … à passer à un plan d’action.

« On a le droit de faire grève nous, madame ?
(Malaise)

Comment vous dire … dans les textes … vous n’avez pas le droit … mais en l’espèce, on entend bien parler de la jeunesse qui appelle à une grève, alors … »

Et oui, l’enseignant qui toute l’année encadre a du mal à se mettre dans le costume du fauteur de trouble. C’est pas la première fois qu’il se la pose la question fatidique : faut-il où non encourager les élèves à se mettre en grève ? Devant l’ampleur de l’appel, le rectorat s’est même fendu d’une circulaire embarrassée. Elle précise que l’on pourra le 15 mars « mettre en place des actions éducatives ». « Regarde, me dit-elle en me montrant le mail, ’éducative’ c’est en gras et en italique, au cas où ce serait pas clair ! C’est comme s’il y avait les bonnes et les mauvaises actions contre le climat ! » L’enthousiasme gagne les collègues, on se concerte sur les actions possibles. Untel propose un atelier sur le rôle de l’énergie dans l’évolution du climat, tel autre un cours sur le développement durable (sic). La cheffe de l’établissement apporte son eau au moulin, proposant d’acheter des bracelets de couleur pour chaque élève « on pourrait prendre une belle photo dans la cour en les faisant tous lever la main en même temps - en plus, comme les bracelets cachent un peu les visages, ça nous pose moins de problèmes pour le droit à l’image. »

Tout cela est merveilleux. Ce qu’une simple discussion avec les élèves peut susciter comme énergie transformatrice ! Bon, eux n’avaient pas pensé aux bracelets, mais ils sont peut-être encore un peu jeunes pour avoir cette audace. Les cours et les ateliers, c’était vraiment non plus leur demande, mais c’est le paradoxe de l’enseignement : comment l’enfant pourrait-il savoir ce qu’il ne sait pas encore - en l’occurrence que le climat est mal barré, et nous avec - il faut bien qu’un professeur soit là pour le lui souffler à l’oreille, mais en le rendant bien sûr « acteur de sa démarche » comme se plaisent à le répéter les référentiels pédagogiques.

Non, eux ils avaient plutôt pensé à une déambulation dans la commune, mais le maire fini par prévenir qu’il n’autoriserait pas la manifestation - trop de responsabilité civile engagée, des mineurs tout de même. Finalement il recevra une délégation d’élèves, accompagnés par des professeurs. Magali est un peu blasée : « J’ai réussi, à ce que la délégation soit paritaire, on va dire que c’est déjà ça. » Exit aussi l’idée de débrayer, et de se grouper spontanément dans la cour, les profs le sentent pas, ça risque d’être le bazar. La palme au ministre, Jean-Michel Blanquer, qui a décidé d’accorder le créneau de 16H à 18H du vendredi pour permettre aux élèves de discuter. C’est comme l’heure d’information syndicale que l’on concède en fin de journée « pour ne pas perturber le service » quand tout le monde est déjà rentré chez soi !

Qu’est-ce qui a changé ? Pas grand choooose …

Là, je me dis que c’est peut être pas pour rien que ce refrain des rappeurs Bigflo & Oli fait rage dans les écouteurs des collégiens et des collégiennes aujourd’hui ! « Les actions éducatives » en italique et en gras dans les circulaires ça signifie une chose : faites ce que vous voulez mais rien qui puisse changer le rapport fondamental de l’adulte à l’enfant dans l’école. L’enfant est là pour être éduqué, pour apprendre ce qu’il doit faire. Sur le climat ça devient même cocasse : les adultes, ces représentants de générations qui n’ont rien vu venir, rien enrayé du tout, considèrent qu’il n’y a qu’eux qui puissent mettre les enfants sur la bonne voie. Faites ce que je dis … Pas parce qu’ils seraient imbus de leur personne, non : parce qu’on manque furieusement d’un imaginaire de rechange. Et si on travaillait à redonner du pouvoir aux enfants ? Si on postulait qu’en tant que citoyens en formations, ils sont eux aussi porteur d’un point de vue, d’une intuition, d’un savoir qui a déjà commencé à se constituer, et surtout d’une communauté d’intérêts qui les met en porte-à-faux avec leurs propres parents ? Face à l’urgence climatique, plus que jamais le « conflit de générations » est à entendre comme un rapport de domination, et d’exploitation : nous les adultes, nous avons par anticipation pas mal exploité leur capital de rêve, de vie en bonne santé, de vie en paix sans la masse de conflits que le dérèglement climatique ne va pas manquer de susciter. Et on sait très bien que tant que les dominants continuent à parler pour les dominés, rien ne peut changer. Il n’est plus question de se demander quelle planète on laisse à nos enfants, mais quel pouvoir on est prêt à leur accorder, et de les encourager à le prendre ! Jeunesse de tous les pays, dégagez-nous.

JULIAN AUGÉ