France

Des gendarmes qui gardent un champ de pommes, plantés fièrement tous les trois mètres. Les tasers leur tiendront lieu de clôture électrique. Lassés des scènes de guérilla urbaine, ils sont venus faire du maintien de l’ordre champêtre, ce dimanche 31 mars à Thorens-Glières. Il faut dire que le secteur est placé sous haute sécurité. Deux chefs d’Etat, l’ancien et le nouveau (oh oh), sont venus ripailler sur le plateau.

« Il est 14H25. Selon le protocole officiel, ces messieurs ont le ventre plein. Ils vont maintenant repartir à Paris, dans leurs palais et leurs ministères, et ils reprendront leur démantèlement de notre modèle social. » précise dans son discours Lucille du collectif des Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui - initié il y a plus de dix ans par les regrettés Walter Bassan, Raymond Aubrac, et Stéphane Hessel entre autres.

Il y a là un public de 500 personnes, bariolé de gilets jaunes, de drapeaux rouges et de toute la gamme de couleurs qu’offre un célèbre équipementier de vêtements de montagne. Pour eux, point de restaurant, ce sera le pique-nique. Ils n’ont pas eu accès au plateau, et sont confinés en bas, dans la vallée (oh oh), pour protester contre l’injure faite aux Résistants.

Le champ de pommes est donc bien gardé, au cas où des émeutiers tenteraient de se lancer à l’assaut du plateau au pas de course. Au cas où ils se saisiraient des fruits au passage pour, dans un élan surhumain, dans le dépassement que dicte la colère à ceux qui n’en peuvent plus, lapider les deux compères. Pourtant chacun sait que sur les anciens tréteaux forains, on lynchait à coup de fruit pourris ! Or au printemps, sur les branches du verger, c’est encore peu probable d’en trouver.

« La pomme pourrie, c’est lui ! » lâche mon voisin, lui aussi occupé à des conjectures botaniques. « Au XIXe siècle on caricaturait Louis-Philippe comme une poire, Macron avec son visage émacié ce serait plutôt un trognon de pomme. »

Des pommes peuvent en cacher une autre. Et la politique n’obéit pas à la botanique : au printemps les peuples savent secouer l’arbre quand le fruit est à point, quand le régime est au bout.

À force de brouiller les repères, Macron en a perdu les siens. Peut-il ignorer que la Résistance, à qui il prétend rendre hommage, a accouché du programme du CNR, à qui il prétend faire rendre gorge ? Peut-il ignorer que l’oligarchie, dont il n’est que le pantin, avait choisi la collaboration avec le fascisme, devant le risque révolutionnaire dont nous sommes les continuateurs ? Se souvient-il que la dernière fois que des gendarmes encerclaient le plateau des Glières, c’était pour prêter main forte à l’armée Allemande pour en finir avec la Résistance qui s’y était réfugiée ?

Gare à toi présomptueux qui joue avec le feu, les symboles pourraient bien se retourner contre celui qui en fait mauvais usage !

16 heures. Les voitures officielles redescendent les lacets qui conduisent à la vallée. Un premier camion de gendarmerie barre la route aux manifestant.e.s pour les tenir à l’écart de cette singulière transhumance. Un deuxième viendra tout à fait fermer l’angle pour que la vue d’un.e protestaire ne risque pas de venir troubler la digestion de ces messieurs - il paraît que l’un d’eux frise le burn out. Cette séparation nette et totale entre ceux qui ne parviennent plus à manger, et ceux qui ont le ventre plein n’est-elle pas la meilleure allégorie pour clore cette journée, et cette chronique gastronomique ?

Julian Augé