France

Un communiqué sur la contamination au tritium de l’eau du robinet a, malgré les démentis des autorités, suscité de vives inquiétudes. Immédiatement le lobby pro-nucléaire et ses idiots utiles ont cherché à discréditer l’info. Qu’en est-il ?

L’étude a été dévoilée mercredi 17 juillet par l’Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest (ACRO), dans un communiqué expliquant que "6,4 millions de personnes sont alimentées par de l’eau contaminée au tritium" selon "des données fournies par le ministère de la Santé".

Le tritium est un isotope radioactif de l’hydrogène issu du processus de fission. Toutes les centrales nucléaires produisent du tritium, résidu de l'exploitation des réacteurs. En France, après contrôle, il est rejeté dans la nature, conformément aux autorisations de rejets. C’est le principal polluant irradiant qu’on retrouve dans les rivières et l’eau potable.
Le tritium est généralement considéré comme un élément très radioactif car sa désintégration est rapide. En 12 ans, la moitié des atomes de tritium d’un échantillon sont désintégrés (à comparer avec l’Uranium pour lequel il faut attendre plus de 700 millions d’années).
En se désintégrant, le tritium émet des particules appelées « bêta », dont l’énergie moyenne est exceptionnellement faible : 5,7 keV (à comparer avec plusieurs centaines de keV en général). Cependant cette valeur n’indique que sa capacité à pénétrer dans l’organisme. Elle signifie qu’un rayonnement externe est rapidement arrêté par la surface de la peau. Or, comme l’atome d’hydrogène, le tritium se combine avec de l'oxygène pour former de l'eau. On parle ici, d’eau « tritiée ». Lorsqu’on les boit, ces molécules pénètrent facilement l'organisme, et entraîne une exposition interne des membranes ou tissus biologiques. Leur radioactivité les rendent donc potentiellement dangereuses. Elles peuvent provoquer des dommages à l'ADN.

Alors, que nous disent les mesures problématiques ? Que les valeurs atteintes récemment sont particulièrement hors normes.
Tout échantillon d’eau pure contient naturellement du tritium :

  • La radioactivité naturelle de l’eau est proche de 0,1 Becquerel par litre (Bq/ L).
  • Les mesures de radioactivité de l’eau terrestre, s’élèvent en moyenne à 1 Bq/ L en raison des essais atomiques effectués dans l’atmosphère au XXème siècle.
  • La radioactivité mesurée habituellement à Saumur, en aval de cinq centrales nucléaires (Belleville, Dampierre, St-Laurent, Chinon et Civaux) varie entre 20 à 50 Bq/ L
  • La radioactivité mesurée en Octobre 2012 près de l'usine AREVA de La Hague, et qui a alerté les autorités, s’élevait à 110 Bq/ L
  • La radioactivité mesurée en Janvier 2019 à Saumur s’élevait à 310 Bq/ L

Rien que ça …

Mais que signifient ces chiffres ?

Le Becquerel est l’unité qui exprime le nombre de désintégrations de particules radioactives par seconde. Or, ce qui compte, ce sont les effets de ces irradiations sur les organismes vivants. Ils dépendent du niveau et de la durée de l'exposition, de la nature du rayonnement ainsi que de la localisation de la radioactivité (exposition externe, interne, en surface, etc.). Le Sievert (symbole : Sv) est l'unité utilisée pour évaluer quantitativement l'impact biologique d'une exposition humaine à une irradiation. C’est cette unité qui compte réellement. Pourtant, l'Organisation Mondiale de la Santé, (OMS), considère qu’une eau dont la radioactivité est supérieure à 10 000 Bq/ L est dangereuse. Dans l’union européenne, le critère de qualité instauré par les autorités sanitaires a été fixé à 100 Bq/ L. Parler en Bq/ L, n’a que peu de sens pour évaluer le risque humain. Cette unité ne sert simplement que de sentinelle pour alerter les autorités quant à une éventuelle anomalie de fonctionnement des centrales.
D’ailleurs, c’est le sens des normes existantes : Alexandre Houlé, Chef de division de l'Autorité de Sûreté Nucléaire française, (ASN) à Orléans explique que : « Au sein de l’Union européenne il existe un autre seuil fixé à 100 becquerels par litre mais il ne concerne pas l’eau potable. C’est un seuil de dépistage à partir duquel il faut essayer de comprendre d’où vient cette radioactivité. »
De plus, il n’existe pas de consensus objectif sur ces normes.
Par exemple, selon la Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité, (CRIIRAD), le seuil sanitaire de l’OMS pour le tritium a été fixé à un niveau de risque cancérigène 160 fois supérieur à celui pris en référence pour les polluants chimiques.
Surtout, ce seuil aurait dû être fixé à une valeur inférieure. Le Canada a par exemple fixé son seuil maximal de la radioactivité par le tritium pour l’eau potable à 20 Bq/ L. C’est ce seuil de 20 Bq/ L, qui avait été adoptés par les eurodéputé.e.s. Mais leur amendement a été balayé par le Conseil de l’Europe et la Commission Européenne qui ont confirmé la valeur de 100 Bq/ L proposée par les experts Euratom, comme seuil à partir duquel l’ASN est appelée à enquêter sur les rejets des centrales.

Cet argument est aujourd’hui repris par les pro-nucléaire, qui nous expliquent, pour contester le bienfondé de l’alerte lancée, que boire 2 litres d'une eau à 100 Bq/ L par jour pendant un an n’engendrerait qu’une exposition à une dose de 0,1 mSv, exposition qu’ils jugent minime.
En France, l’exposition humaine à la radioactivité, est selon l'OMS de 3,1 mSv par personne et par an. Et seulement 0,3 % de cette radioactivité est due à l'énergie nucléaire civile. Rajouter 0,1 mSv, c’est multiplier le rôle de l’industrie nucléaire par 10 !
C’est là que la controverse prend tout son sens !

Car que sait-on des doses « acceptables » ?
Michel Baudry, de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), nous explique que « Il est impossible de dire si c’est dangereux ou non à long terme et sur plusieurs générations. Je ne peux pas affirmer que ce n’est pas dangereux. Pareillement, on ne connaît pas non plus l’impact à long terme sur l’éco-système. Là-dessus nos travaux sont en cours. »

Raisons pour lesquelles l'ASN a demandé à l'IRSN, à l'Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSS), au Commissariat à l’Energie Atomique CEA et à la Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR) d’étudier plus finement les effets du tritium sur l’environnement, l’embryon et le fœtus selon la voie de contamination (inhalation, ingestion, passage percutané, etc.), et non plus seulement selon la durée d'exposition. L'ASN a demandé des investigations sur d'éventuels effets cancérigènes ou héréditaires (études épidémiologiques chez les travailleurs…).
L'agence invite aussi les exploitants d'installations nucléaires (Areva, EDF) à mieux maîtriser leurs rejets du tritium et mettre en place une veille technologique en matière de « détritiation » des rejets.

Pourquoi toutes ces précautions ?
Déjà, pour être en conformité avec le droit européen. En effet, l’article 191 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) présente le « principe de précaution » comme un élément constitutif de la politique environnementale européenne.
Ensuite parce que les normes devraient s’appuyer sur le principe de minimisation des expositions. Ce principe, qui a été introduit il y a déjà̀ longtemps par la CIPR, implique que «toute exposition à des doses de rayonnement inutiles doit être évitée» !
Pour la bonne et simple raison que les doses sont cumulatives : sur une route limitée à 90, vous pouvez passer 3 fois de suite, sans risques, en roulant à chaque fois à 80 km/h . Le radar n’indiquera jamais plus que 80. SI vous prenez trois doses de 80 mSv, votre compteur affichera 240 mSv.

Alors oui, les précautions actuelles sont utiles, d’autant qu’à l’avenir, on risque de voir s’accumuler les risques d’exposition. Ainsi, Jean-Christophe Niel, Directeur général de l’ASN estime que «le développement de projets de nouvelles installations (EPR, ITER) et l’évolution des modes de gestion des combustibles nucléaires […] conduisent tous deux à une augmentation des rejets en tritium de l’industrie nucléaire »

Affaire à suivre …

Bruno ISSELIN