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Le 29 octobre, la famille Ben Barka honorera son traditionnel rendez-vous devant la brasserie Lipp à Paris là où, 52 ans plus tôt, en 1965, Mehdi Ben Barka a été enlevé. Ce sera l’occasion pour Bachir, son fils aîné, de présenter l’actualité de « l’affaire » et d’exiger la vérité sur l’enlèvement et la disparition de son père. Notre rédaction a rencontré Bachir quelques jours avant cette commémoration.

Alors qu’il était déjà au Maroc un opposant très populaire à Hassan II et un militant tiers-mondiste reconnu au niveau international, Mehdi Ben Barka avait en charge d’organiser la grande conférence tricontinentale qui devait sceller l’unité des peuples des trois continents du sud (Afrique, Asie, Amérique latine) dans leur lutte pour l’émancipation de leurs pays.

De passage à Paris en octobre 1965, il est interpelé devant la brasserie Lipp par deux policiers français puis emmené à une villa où il est livré à des malfaiteurs proches du « service d’action civique » (SAC). Cet enlèvement a été commandité par le régime marocain qui a su trouver les complicités nécessaires auprès des services secrets français, israéliens et probablement états-uniens.

Si l’on sait où a été emmené Ben Barka immédiatement après son enlèvement, la lumière n’a jamais été faite, ni sur les causes ni sur le lieu de sa mort. Pire, les Etats français et marocain organisent depuis plus de 50 ans le silence sur cette affaire en empêchant la justice d’établir les responsabilités de cet assassinat politique.

Valentin Morel : Quelques jours seulement avant la fin du mandat du Président François Hollande, la Commission consultative du secret de la défense nationale a donné un avis favorable pour la déclassification de 89 documents issus du SDECE adressés par le ministère de la Défense : qu’y avez-vous trouvé ?

Bachir Ben Barka : Après avoir analysé ces documents, on doit constater qu’en fait, le ministère s'est moqué du juge d’instruction, M. Cyril Paquaux, et de la partie civile.

En effet, les « fameux » 89 documents n'ont aucun rapport avec ceux que voulait voir déclassifiés le juge d’instruction dans sa requête. De plus, ils sont depuis des années quasiment TOUS au dossier !

Voilà comment dans la confusion des derniers jours d’un quinquennat - qui n’a en aucune façon aidé la justice à progresser - on trompe l’opinion en laissant croire qu’un geste significatif a été fait dans la recherche de la vérité. Je veux avoir la naïveté de croire que cette nouvelle manifestation de la raison d’Etat relève d’une pratique politique avec laquelle la présidence de M. Macron souhaite rompre.

VM : Actuellement, c’est un comble, vous êtes vous-mêmes poursuivi pour diffamation publique par l’un des responsables de l’assassinat de votre père, M. Miloud Tounzi ?

BBB : Oui, dès les procès des ravisseurs de mon père, Mehdi Ben Barka, devant la Cour d’Assises de la Seine en 1966 et 1967, le nom de Miloud Tounzi a été associé à celui de Chtouki, condamné par contumace. Depuis, aussi bien dans le cadre de l’instruction judiciaire ouverte à Paris que dans de nombreuses publications tant au Maroc qu’en France et, également, lors de son audition par l’Instance Equité et Réconciliation à Rabat en 2005, l’identification entre Miloud Tounzi et Chtouki est devenue un fait établi.

Aujourd’hui, au lieu de contribuer à faire connaître la vérité, Miloud Tounzi (avec ceux qui le soutiennent) a préféré porter plainte. En usant de tels procédés d’intimidation, ils pensent décourager ma famille et notre avocat, ainsi que tous ceux qui aspirent à la vérité et à la justice. Ils croient que nous allons cesser de poursuivre le travail acharné, entamé il y a 52 ans, pour connaître les circonstances exactes de la disparation du leader marocain.

VM : Selon vous, faudra-t-il attendre que tous les protagonistes de l’affaire Ben Barka meurent pour connaître enfin la vérité ?

BBB : Non, c’est justement l’inverse. On a plutôt le sentiment que la stratégie de la France et du Maroc est d’attendre que tous les protagonistes disparaissent pour pouvoir nous dire ensuite : « vous voyez, on ne peut plus rien faire, ils sont tous morts… ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je dis souvent que je leur souhaite une longue vie !

En septembre dernier, l’un des derniers protagonistes vivants, Abdelhalk Al Aachachi est mort à plus de 80 ans sans que son rôle ait pu être mis en lumière. Miloud Tounzi est désormais l’un des derniers survivants connus à ce jour ayant été impliqués dans la disparition de mon père et connaissant une part sinon toute la vérité.

VM: Plus généralement, comment placez-vous dans un contexte historique, les nombreux assassinats politiques (voir encadré) des « leaders » du tiers monde ?

BBB : Ces assassinats s’inscrivent dans une logique d’assassinat systématique des leaders porteurs des espoirs de leurs peuples par le néo-colonialisme, l’impérialisme et leurs relais locaux. Sans réécrire l’histoire, on pourrait légitimement s’interroger : quel aurait été l’état du monde (ou du moins du tiers-monde) sans le soutien inconditionnel des puissances occidentales aux forces les plus rétrogrades et les plus corrompues, au détriment des forces de progrès et de démocratie ? Certes, le mouvement social et les luttes des peuples sont les moteurs principaux des changements historiques. Cependant, il y a toujours eu à des moments cruciaux de l’histoire, des figures historiques qui ont su personnifier les aspirations populaires et ont été porte-drapeaux des espérances de toute une génération. En les éliminant, on a affaibli, parfois durablement, les forces de progrès, de justice et de démocratie dans le tiers-monde, en perpétuant l’exploitation éhontée de ses richesses.
Et s’ils n’avaient pas disparu ?

Note :

  • 1960 : Empoisonnement mortel de Félix Moumié, leader progressiste camerounais, à Genève par un agent des services secrets français.
  • 1961 : Assassinat de Patrice Lumumba, Premier ministre congolais par des agents belges aidés par la CIA.
  • 1963 : Assassinat du président togolais Sylvanus Olympio qui avait des velléités d’indépendance vis à vis de la France.
  • 1965 : Mehdi Barka opposant marocain et responsable de la Tricontinentale. Implication des Etats français et marocains.
  • 1969 : Assassinat par colis piégé d’Eduardo Mondlane, leader du front de libération du Mozambique par la police politique portugaise (PIDE).
  • 1972 : Assassinat à Paris de Mahmoud Al Hamchari, représentant de l’OLP. (non lieu rendu en 1979, mais implication des services secrets israéliens).
  • 1973 : Assassinat de Mohammed Boudia à Paris.
  • 1978 : Assassinat d’Henri Curiel, figure de la lutte anti-impérialiste et militant contre l’apartheid en Afrique du sud.
  • 1987 : Assassina de Thomas Sankara Président du Burkina Faso.
  • 1988 : Assassinat à Paris de Dulcie September, militant anti apartheid.
  • 1991 : Assassinat à Suresnes de Chapour Bakhtiar, dernier Premier ministre du Shah d’Iran et opposant au régime de la République islamique.
  • 1996 : Assassinat à Créteil de Redza Mazlouman, ancien sous-secrétaire d’Etat du Shah d’Iran et opposant à la République islamique.
  • 2004 : Assassinat de Cheikh Yassine, leader spirituel du Hamas.