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Claudio Calfuquir a participé à l’équipe en charge des délégations internationales de la FI. Arthur Morenas l'a rencontré pour notre rédaction. En 2018, la Colombie vivra des élections présidentielles, dans un contexte marqué ces dernières années par l’abstention.

Arthur Morenas : Pouvez-vous nous présenter en quelques mots les principaux enjeux de l'année électorale qui s'ouvre en Colombie ?

Claudio Calfuquir : Tout d’abord, le processus de paix. Signé en novembre 2016, mettant fin à un conflit armé de plus de 50 ans. Cependant, il reste fragile. Il s’affronte toujours à l’opposition d’une droite très dure (parfois liée aux paramilitaires) qui ne souhaite pas cette paix. On dénombre plus d’une centaine d’assassinats politiques (syndicalistes, militants politiques…) depuis la signature des accords. La guérilla a quant à elle déposé les armes, elle est confinée dans des zones de regroupement, demande le respect des accords et a récemment créé un parti politique. La candidature de l’ex-président Alvaro Uribe, fervent détracteur du processus de paix peut mettre à mal l’ensemble du processus. Ensuite l’abstention. C’est un des paramètres essentiels pour comprendre les élections en Colombie. Pour les dernières présidentielles, elle avait réussi à atteindre près de 60% Enfin, il sera nécessaire de surveiller de près l’évolution des mouvements de gauche. Leurs résultats cumulés peuvent bousculer le paysage politique Colombien et avoir par conséquent un impact régional.

AM : Quelle est la place du peuple dans ce pays ? On a vu en Amérique latine beaucoup de révolutions citoyennes, qu’en est-il de la Colombie ? Il y a quelques années l’élection de Petro à Bogota avait fait naitre certains espoirs.

CC : Le peuple est le principal absent des dernières élections. Ainsi, la forte abstention et le sentiment « dégagiste » sont bien présents. Il y a une élite qui produit la loi et se protège. Malgré tout, une effervescence citoyenne existe. En 2013, une grève nationale agraire avait mobilisé plusieurs centaines de milliers de personnes dans tout le pays. Le mouvement de Marcha Patriotica est également né à travers des mobilisations autour de la paix et de la souveraineté populaire. Gustavo Petro a réussi à devenir maire de la capitale, un temps destitué car il avait osé s’affronter à la corruption et aux problèmes du quotidien des habitants tels que le ramassage des ordures, il est désormais candidat à la présidence. Aujourd’hui vous avez près d’une trentaine de candidat-es déclarés pour lesquelles la plupart se présentent sans l’étiquette des partis mais à travers la signature de citoyens. C’est ainsi que se présentent German Vargas Lleras (Ex-Vice-président sous la présidence de Juan Manuel Santos) ou encore de Piedad Cordoba,deux candidatures qui s'adressent au peuple et aux abstentionnistes.

AM : Pouvez-vous nous rappeler en quelques mots le parcours de ces candidats (Gustavo Petro, Vargas Lleras et PiedadCordoba) et la manière dont se mettent en marche ces organisations populaires ?

CC : Chaque organisation a sa propre particularité, mais il est nécessaire de séparer celle de Lleras qui se rapproche plus d'un Macron en 2016. Comment continuer à appliquer une politique impopulaire dans une démocratie représentative ? La réponse est de la faire paraître moderne et dans l’air du temps avec l’objectif d’une pensée néolibérale décomplexée. C’est en quelque sorte le cas de Lleras qui se présente hors partis et avec une image de renouveau. La candidature de Petro est le résultat d’une réflexion et d’une expérience qui puise ses ressources dans les luttes sociales, l’expérience d’avoir un vécu de la gouvernance d’une capitale et un projet de société marqué par le succès envers les grandes masses. Piedad Córdoba s’inscrit dans le prolongement de ce parcours et elle bénéficie de sa qualité de sénatrice militant pour la paix, n’hésitant pas à marquer des positions géopolitiques, notamment son soutien aux politiques sociales de Hugo Chavez. Il n’est pas à exclure une candidature commune entre Petro et Piedad (présidence et vice-présidence dans un sens ou dans l’autre). Une candidature de chacun à la fonction suprême n’est pas non plus à exclure. Cette élection montre une fois de plus que la pensée humaine est nettement plus complexe qu’une simple équation arithmétique.

AM : Quelle est la place dans ce contexte électoral de la question de la paix avec les groupes armés ?

CC : Elle est centrale. Cet accord est historique mais il divise la population sur la forme de sa mise en application. On a pu le voir avec le référendum de 2016. Sans oublier les Etats-Unis qui disposent de près d’une dizaine de bases militaires dans le pays suivent de près ces élections. Santos pouvait difficilement signer ces accords avec les Farc sans le regard complaisant de la première puissance mondiale. A l’inverse des uribistes, les partisans de Santos imaginent difficilement une politique extérieure plus belliqueuse envers son voisin vénézuélien sans la résolution du conflit armé dans leur pays. La question de la paix touche l’ensemble des secteurs de la population. Aussi bien sur les aspects économiques, écologiques, sociaux-culturels, sécuritaires que géopolitiques.

AM : Quels sont les enjeux de ces élections sur un plan plus régional, en Amérique latine ? On sait que la Colombie a un rapport tendu depuis longtemps avec le voisin Vénézuélien, quelles perspectives s'ouvrent avec les élections à venir ?

CC : L’arrivée au pouvoir d’un mouvement populaire de gauche modifierait complètement le paysage politique latino-américain. Aussi bien dans les rapports avec le Venezuela que les politiques de coopérations régionales. Ceci pourrait s’apparenter à une nouvelle révolution citoyenne. A l’inverse, en fonction du résultat nous pouvons assister à la continuité des politiques néolibérales avec un degré de nuance sur la conflictualité avec le pays voisin et un renforcement des gouvernements de droite sur le continent.