Monde

La frénésie journalistique imposée par les chaînes d’informations en continu, la précarisation croissante des journalistes, la course à l’information spectacle et l’obsession fait-diversière ont entraîné une diminution de la qualité de l’information dont la simplification des questions d’actualités est une caractéristique.

Au cours d’une de ses émissions d’été consacrée au conflit au Yémen, l’animateur de la matinale d’été de France culture, M. Lucas Menget, interrogea le chercheur Laurent Bonnefoy sur les raisons pour lesquelles ce conflit était si peu médiatisé. A son invité qui lui expliquait, « Il est devenu difficile […] de déterminer quelles sont les légitimités qui sont celles qu’on devrait soutenir […] », le journaliste rétorqua subitement, « c’est-à-dire qui sont les bons et les méchants quoi… » 1.

Par cette simplification qui a pu rendre hagard certains auditeurs de la chaîne (dont la réputation est tout de même de prendre le temps de la réflexion !), gageons que l’animateur souhaitait simplement faire de l’humour ou vulgariser un propos jugé complexe. Néanmoins, cette qualification en termes si infantiles semble révélatrice d’une certaine propension à traiter l’actualité internationale de façon pour le moins manichéenne. Et si, ce jour-là, Lucas Menget avait déclaré à voix nue ce que de nombreuses autres rédactions pensent à mots couverts ? Classifions un peu les parties :

Côté « méchants », cela paraît assez limpide : la Corée du nord côtoie le régime vénézuélien, puis Cuba ou encore l’administration Trump (mais pas les Etats-Unis), le populisme, puis les habituels (Poutine, Al Assad…)
Côté « bons », l’Union Européenne, les BRICS, (mais sans la Russie), le néolibéralisme, l’opposition vénézuélienne et généralement, tous les pays ayant adopté « l’économie de marché ».

Et puis… Il y a les cas compliqués, comme le Yémen.

De prime abord, on s’interroge légitimement sur les raisons du suivi quotidien de la mortalité dans les manifestations au Venezuela et de son ignorance totale de celles yéménites. Cela s’explique-t-il par le riche sous-sol du premier et par l’inintéressante pauvreté du second ? Ou encore, est-ce que parce que dans un cas, au Venezuela, la situation est claire car les « bons » (l’opposition) sont soutenus par d’autres « bons » (la droite néolibérale d’outre Atlantique, tous pays confondus) contre des méchants (le dictateur Maduro, lui-même soutenu par d’autres méchants - Morales, Cuba…) alors qu’au Yémen la situation nous embarrasse davantage ? En effet, au Yémen, les méchants qui interviennent lourdement contre les rebelles houthistes sont les saoudiens2, nos alliés, donc supposément des « bons ».

Ensuite, on aurait aimé que le journaliste précise dans quels cénacles sont définis les « bons » et les « méchants ».

Enfin, est-il possible que des « bons » puissent être considérés par d’autres comme des « méchants », et réciproquement, ou, dit autrement, la catégorisation est-elle subjective ?

Bref, en matière internationale comme en matière économique et sociale, de nombreux observateurs ou journalistes semblent transformer leur opinion en Vérité, et comme le remarquait Orwell, à force de répétition, une assertion fausse – ou à tout le moins discutable - peut devenir vraie. Devenant Vérité, aucune remise en cause de l’assertion initiale n’est possible : Ainsi, « l’UE est démocratique », qu’importe si la cour constitutionnelle d’une de ses premières puissances (l’Allemagne) pointe régulièrement le « déficit démocratique de l’Union ». Ou encore, « l’opposition vénézuélienne est pacifiste », bien qu’elle soit extrêmement hétérogène et pour partie très violente. « Israël est la seule démocratie du Proche-Orient », une démocratie qui viole les résolutions onusiennes depuis 1948 et colonise un autre territoire…

Que les journalistes aient des biais cognitifs semble inévitable, et même plutôt rassurant. Après tout, comme le notait avec humour le journaliste Hubert Huertas, « seul le Père-Noël est objectif »3, mais que la diversité d’opinions soit aussi peu présente (ou peut-être permise) à propos de certains sujets paraît plus inquiétant.

Cette tendance va de pair avec la transformation de certains journalistes en « éditocrates4 ». Fini le temps des recherches, des analyses, des enquêtes, de l’investigation qui aboutissait à un article à intervalle éventuellement très espacé, et place à la « prescription d’opinions ». L’éditocrate étant occupé du matin au soir à être porte-parole de sa propre opinion, le temps pour le travail se fait rare. Songeons par exemple à Patrick Cohen, passant quotidiennement de l’animation de la matinale d’une radio (dont on imagine l’exigence horaire qu’elle réclame) à celle d’une émission télévisée vespérale. Comment dans une même journée préparer deux émissions ? La conséquence est connue (et subie). La pensée éditocratique ne permet pas la nuance ou la demi-mesure. Les avis doivent être tranchés. Pire, celui ou celle qui contrevient à l’opinion générale, est immédiatement suspecté ou accusé, selon les sujets, d'être populiste (s’il s’agit de contester l’austérité budgétaire), ambigu (en matière internationale), démagogue (en matière sociale)…

Dans la tradition éditocratique, la manière d’interroger est également primordiale. Après avoir posé à M. Dominique de Villepin cette question si subtile : « selon vous, Kim Jung Un, il est fou ?5 », Léa Salamé revint à l’obsession médiatique du moment, le Venezuela. Pour interroger là-encore d’une manière très neutre « Le Venezuela est-il une dictature ? ». Il fallait bien l’aplomb et la crédibilité de cet ancien ministre des affaires étrangères pour répondre calmement que l’opposition vénézuélienne n’était peut-être pas si démocratique que Mme Salamé ne l’imaginait. Pire, M. De Villepin concluait en reprenant ce que certains observateurs (considérés comme non neutres) affirment depuis un certains temps 6 : « il y a une ombre qui plane sur ce dossier, c’est celle des Etats-Unis »…

Contrairement à ce qu’avançait un autre ancien Premier ministre, comprendre certains phénomènes ne revient pas toujours à les excuser… Est-ce trop demander de vouloir comprendre l’actualité plutôt que de se voir asséner des sentences définitives et moralisantes sur tous les « bons » et les « méchants » du monde ?

Valentin Morel

  1. https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins-dete-1ere-partie/yemen-la-guerre-oubliee
  2. Au Yémen, une année de guerre pour rien, Le Monde diplomatique, Mars 2016.
  3. https://blogs.mediapart.fr/hubert-huertas/blog/251213/bilan-radio-3-seul-le-pere-noel-est-objectif
  4. Les éditocrates, Mona Chollet, Olivier Cyran, Sébastien Fontenelle, Mathias Reymond. La découverte, 2009.
  5. France Inter, mardi 5 septembre, l’invité de 7h50, par Léa Salamé.
  6. Voir Journal de l’insoumission N°3, « Un autre regard sur la crise vénézuélienne », entretien avec Maurice Lemoine.