Monde

Entretien
Arielle Denis a dirigé la campagne ICAN pour l’Europe et l’Afrique de 2011 à 2016 et milite avec ICAN France. Elle a accepté de présenter la campagne qui a donné lieu à ce Prix Nobel et le point de vue d'ICAN en faveur de l'Abolition des Armes Nucléaires.

Gabriel Amard : La Campagne Internationale pour l’Abolition des Armes Nucléaires – ICAN – a reçu le Prix Nobel de la Paix 2017, quelle est sa signification ?

Arielle Denis : C’est un grand honneur qui vient récompenser le travail de milliers de militants dans le monde entier pour leur contribution à l’adoption du Traité d’Interdiction des armes nucléaires par 120 Etats en juillet dernier à l’ONU. Le Comité Nobel a voulu attirer l’attention sur ce Traité qui met fin à 20 ans d’inaction en matière de désarmement nucléaire multilatéral et constitue un véritable changement de paradigme et un outil efficace pour aller vers l’élimination des armes nucléaires.
Il s’appuie sur les conséquences humanitaires catastrophiques de tout usage d’armes nucléaires. De nouvelles études* son venues confirmer que les armes nucléaires sont des armes de génocide et d’écocide, elles peuvent tuer en une seule fois plusieurs millions de personnes et leurs effets ne s’arrêtent ni dans l’espace ni dans le temps. A cause de ces effets catastrophiques, la majorité des Etats ont considéré qu’il fallait clairement les interdire à l’instar des autres armes de destruction massive.

GA : N’est-ce pas précisément à cause de leurs effets terribles que les armes nucléaires sont considérées comme efficaces pour la dissuasion ?

AD : La dissuasion est un leurre, rien ne prouve qu’elle fonctionne et prévienne la guerre. Les pays nucléaires ont été engagés dans de multiples guerres directement ou par procuration. Face au terrorisme, elles ne sont d’aucune utilité. Par contre, la possibilité qu’un des 15 000 missiles nucléaires tombe entre les mains de terroristes est bien réelle. De plus, comme dans toute activité industrielle, un accident peut se produire comme le montre les rares documents déclassifiés : collision ou naufrage de sous-marins, perte de missile en vol, signaux trompeurs sur les radars, mais aussi cyber-attaque ou simplement le risque d’usage volontaire. Cette escalade entre la Corée du Nord et les Etats-Unis montre qu’il n’y a plus de tabou. Je partage l’inquiétude du Secrétaire général de l’ONU qui a indiqué en ouvrant l’Assemblée générale que la première menace que l’humanité doit affronter est la menace nucléaire : « Aujourd'hui », a-t-il déclaré « partout dans le monde, les craintes suscitées par les armes nucléaires sont à leur paroxysme depuis la fin de la guerre froide. La peur est bien réelle.»

GA :Et comment se comporte la France ?

La France a boycotté les discussions du Traité d’Interdiction comme elle le fait à chaque fois en dépit de l’Article VI du Traité de Non Prolifération qui lui fait obligation de négocier « de bonne foi » le désarmement. Elle a tout fait pour que l’OTAN et ceux qu’elle influence en Afrique ou ailleurs fasse de même.
Comme les autres pays nucléaires, elle procède à la « modernisation » incessante de son arsenal nucléaire et le Président Macron projette de doubler le budget de la dissuasion qui passerait à 6 milliards d’euros par an. Il s’agit bien là de course aux armements, loin de la doctrine de « stricte suffisance ». M. Macron a précisé à Versailles que « la dissuasion nucléaire est au cœur de notre défense, elle est la garantie de nos intérêts vitaux et j’en suis le garant. »
Cette dépendance aux armes nucléaires ne fait l’objet d’aucun débat démocratique. Pire, ce discours est foncièrement proliférant, la France aurait ce “privilège » de garantir ses intérêts vitaux et le dénierait aux autres pays? Cet « apartheid nucléaire » comme le qualifie l’Ambassadeur d’Afrique du Sud doit prendre fin. Le monde dit aujourd’hui clairement que les armes nucléaires sont inacceptables, immorales, illégitimes et les interdit par un Traité. Nombre d'experts et politiques, ou les généraux Bernard Norlain, Francis Lenne ou Etienne Coppel estiment également que c’est une arme du passé qui doit au plus vite rejoindre les oubliettes de l’histoire. La France doit rejoindre ce Traité qui est une feuille de route vers l’élimination des armes nucléaires et y inciter les autres pays nucléaires. Comme gage de sa bonne foi, elle peut immédiatement décréter un moratoire sur les modernisations et démanteler la composante aéroportée de son arsenal nucléaire.

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