Radicalités concrètes

L’Observatoire International de la Gratuité (OIG) lance une mobilisation continue en faveur de la gratuité des services publics et des biens communs. Trois moments forts : la sortie du livre-Manifeste « Gratuité vs capitalisme » signé par Paul Ariès au nom de l’OIG (Editions Larousse), véritable bible des expériences de gratuité ; le lancement d’un Appel national « Vers une civilisation de la gratuité » ; la tenue à Lyon, le samedi 5 janvier 2019, du IIe Forum international de la gratuité1.

Le poète Paul Valéry soutenait que toutes les civilisations sont mortelles. La nôtre ne fait pas exception comme l’atteste la crise actuelle. Le système capitaliste ne peut plus marchandiser de nouveaux domaines sans saper davantage encore les conditions de reproduction du vivant. Les débats autour d’un revenu universel sont de bons symptômes de ce qui se cherche mais la gratuité est beaucoup plus émancipatrice car un revenu universel peut servir à acheter de sales produits. L’University Collège de Londres confirme les travaux de l’OIG en comparant le coût d’un revenu universel au Royaume-Uni à celui de la gratuité des services universels de base. Ces derniers coûteraient 42 milliards de livres contre 250 milliards pour le revenu universel, soit un dixième seulement de la somme. Ce coût représente 2,2 % du PIB britannique contre 13 % pour le revenu universel. La gratuité est donc beaucoup plus « réaliste » économiquement que le revenu universel.

Parler de gratuité c’est, bien sûr, parler d’une gratuité construite. Economiquement construite, l’eau publique est gratuite mais payée par l’impôt. Socialement, culturellement, politiquement, juridiquement construite. La gratuité n’est pas le produit débarrassé du coût mais du prix.

Le Manifeste « Gratuité vs capitalisme » témoigne de toutes les formes de gratuité qui se développent : gratuité de l’eau et de l’énergie élémentaires, des transports en commun urbains et des TER, de la restauration scolaire, des services culturels et funéraires, du beau, etc.

Le bilan des expériences est assez riche pour tirer, dès à présent, trois grands principes.

  1. Premier principe : la gratuité n’a pas vocation à demeurer une exception face au marché. Nous appelons à constituer des îlots de gratuité qui deviendront des archipels puis des continents.
  2. Deuxième principe : si tous les domaines de l’existence peuvent devenir gratuits, tout ne peut être gratuit. C’est pourquoi nous proposons la gratuité du bon usage face au renchérissement du mésusage. Un exemple : pourquoi payer son eau le même prix pour son ménage et sa piscine ? Ce qui vaut pour l’eau vaut naturellement pour l’ensemble des services publics et des biens communs !
  3. Troisième principe : il ne s’agit pas de rendre gratuits les services existants mais de profiter du passage à la gratuité pour les transformer et leur donner une valeur ajoutée sociale, écologique, démocratique. La gratuité des cantines scolaires, comme en Suède, est la condition pour avancer vers une alimentation relocalisée, resaisonnalisée, moins gourmande en eau, moins carnée, bio, etc.

La gratuité des médiathèques multiplie le nombre d’abonnés, notamment issus des milieux populaires, et se traduit par une diminution du nombre de livres/DVD empruntés. Cette mutation très rapide est le signe que les adhérents des médiathèques gratuites ne sont déjà plus des consommateurs (en voulant pour leur argent) mais des usagers davantage maîtres de leurs usages.

La gratuité, loin d’engendrer le gaspillage, comme le clame la fable de la « tragédie des communs » de Garnett Hardin contribue à responsabiliser. Le Nobel d’économie Elinor Ostrom a montré que les communs n’existent pas sans règles collectives encadrant leurs usages.

La gratuité n’est surtout pas un nouveau gadget par temps de crise. Elle peut être une chance pour commencer à desserrer l’étau de l’économisme (cette idée folle selon laquelle « plus » serait nécessairement égal à « mieux »), pour commencer à démarchandiser et à démonétariser nos sociétés.

1 Pour signer et en savoir plus : appelgratuite.canalblog.com

Paul Ariès