Radicalités concrètes

28 janvier, les Vaîtes, Besançon.
Un quartier composé de quelques hauts habitats collectifs, de maisons individuelles posées ça et là, surplombé par une colline boisée, la colline des Bicquey. Un quartier vert, où le fond de vallon accueille zones humides, une roselière, une mare, une source, et de petits bassins creusés par les jardiniers.

Car la terre ici est riche et profonde, et a toujours été cultivée. Cette terre est aujourd’hui occupée par des jardins ouvriers, installés entre de vieux arbres fruitiers, des arbres creux où nichent chauves-souris et oiseaux. Ces jardins ponctuent d’autres espaces laissés en prairies ou boisés, des friches attendant d’être reprises, ou des terres trop humides pour être cultivées et qui accueillent toute une petite faune.

Les Vaîtes, hiver 2019

28 janvier donc, les pelleteuses arrivent sur ces espaces naturels et en jardin. Aucun panneau d’information. Le même jour, les membres de l’association "Les Jardins des Vaîtes" apprennent par hasard qu’une demande de dérogation au code de l’environnement a été déposé par la mairie, pour destruction d’habitat d’espèces protégées, et que l’enquête publique se termine le lendemain.

Travaux, arbres arrachés, janvier 2019

Car cet espace pour la mairie de Besançon est une « dent creuse », un morceau de verdure au sein de la ville qu’il s’agirait donc de combler au plus vite par une urbanisation massive. Un projet de longue date : 34 hectares à artificialiser, 23 hectares pour la première phase du projet, la ZAC des Vaîtes. Ce projet d’urbanisme porte le doux nom d’écoquartier, enfin pour être plus précis : il est engagé dans un processus de labellisation écoquartier.

« Le réchauffement climatique nous oblige à repenser la ville »

Marie, membre de l’association « Les jardins des Vaîtes » explique : « On va bétonner des espaces naturels. C’est sûr que la ville maîtrise bien l’art de la com. Ils oublient de dire que des espèces protégées habitent le lieu, qu’ils sont en train de les déloger à coups de pelleteuses sans avoir attendu l’autorisation de dérogation au code de l’environnement. Dérogation qui est en soi une honte vu toutes les études qui montrent les dangers concernant la biodiversité : remettre trois arbres bien taillés et des pelouses, même sans les faucher, ne compensera jamais tout l’écosystème qui a mis des années à se mettre en place et qui est détruit en l’espace d’une journée par de gros engins. Il faut 15 à 20 ans pour que des animaux s’installent, et là ça peut être bousillé en quelques jours à coups de pelleteuses. Ils oublient aussi de dire que la ville est pleine de projets immobiliers alors que le taux de vacance locative est énorme. A-t-on besoin de construire du neuf sur des terrains très fertiles et naturellement humides ? Toutes les études environnementales tendent à dire que ces zones naturelles doivent être conservées en ville pour les étés étouffants. Le réchauffement climatique nous oblige à repenser la ville : ces espaces verts permettent de supporter la chaleur des étés, ces espaces permettent de jardinier, ce qui sera bientôt une nécessité. »

Daniel abonde : « le quartier des Vaîtes est déjà un écoquartier en soi. C’est un quartier en équilibre, intégré au tissu urbain, avec en même temps des espaces naturels et des jardins. Je me faisais l’autre jour une réflexion. C’est comme si tu avais une main qui fonctionnait super bien et qu’on te proposait de te la couper pour mettre une prothèse à la place. Sur ce quartier c’est la même chose : pourquoi bétonner ? »

Jardins aux Vaîtes

« Des hectares de terres maraîchères vouées à l’artificialisation »

Ce projet d’urbanisme massif n’est pas isolé. Il fait partie d’un plan plus vaste de « développement » de l’est bisontin. En tout, sur l’est du territoire de la commune, ce sont 99 hectares qui sont voués à l’artificialisation. Le quartier des Vaîtes, mais aussi le quartier des Planches, où la mairie souhaite pousser le front de ville jusqu’au bord de la forêt de Chailluz, là où aujourd’hui on trouve des prairies où paissent des vaches. Ce développement prend aussi la forme de l’extension d’une vaste zone commerciale à Chalezeule, en périphérie immédiate de la ville de Besançon, sur des terrains là encore pris sur des terres arables. Mais rassurons-nous, sur les plaquettes promotionnelles, cette zone commerciale nous dit-on sera « respectueuse de l’environnement ».

Si ce projet d’urbanisme massif est ancien, l’opposition à ce projet est aussi ancienne et constante. Dès le début du projet, en 2005, une association d’habitants "Les Vaîtes voient rouge" se crée contre l’expropriation des terres, mais aussi pour une indemnisation correcte (la mairie souhaitant acheter au prix du non-constructible ce qu’elle revendrait ensuite au prix du constructible). En 2016, c’est Nuit Debout qui s’installe aux Vaîtes pour créer une éphémère ZAC Zone A Cultiver. Et en décembre 2018, l’association "Les Jardins des Vaîtes" voit le jour.

« La Charte des écoquartiers impose normalement un travail participatif avec les riverains… Pour l’instant à part le mépris des élus et de leurs services urbanisme et espaces verts, on ne voit rien venir. Et je veux surtout bien dire que les riverains ne sont pas contre une urbanisation, mais modérée.. c’est-à-dire pas à coup de gros immeubles de 5 étages qui feront un « front de rue » selon l’architecte qui a pensé le projet. Ça me fait penser aux fronts de mer et à leur urbanisation « parfaitement réussie » », reprend Marie.

« L’association "Les Jardins des Vaîtes" a été créée par les jardiniers et jardinières des Vaîtes », explique Claire Arnoux, la présidente de l’association, qui habite et jardine aux Vaîtes (par ailleurs militante de la France Insoumise). « En octobre 2018, pour la première fois, nous (les jardiniers et jardinières) avons été convoqué, à une réunion avec Territoire 25 (l'aménageur) et des représentants des services urbanisme et espaces verts de la ville. Auparavant, jamais nous n'avions été mis au courant de quoi que ce soit concernant le projet, nous n'existions pas. La réunion a été vécue assez violemment par beaucoup de personnes présentes. On nous a sorti une carte avec nos espaces de jardins coloriés en bleu pour ceux qui allaient disparaître dans l'année, rouge dans les 5 ans, jaune dans les 10 ans. Les seuls jardins restants étant de minuscules parcelles, soit déjà cultivées et occupées par des jardiniers, soit à flanc de coteau, avec une terre de qualité très moindre. Plus aucun espaces en friche ou de prairies sur ce plan. Tout doit être rentabilisé et rentrer dans une case. Ce sont des hectares de terres maraîchères qui sont vouées à l'artificialisation. A la place : des logements, et une route traversante, qui doit aussi permettre une nouvelle desserte vers le centre-ville. Un responsable du service espaces verts a eu des paroles extrêmement rudes : il nous a expliqué que nous, les jardiniers et jardinières, devions nous débrouiller pour se partager ces restes de terres, sans quoi ils avaient une liste de centaines de personnes en attente de jardins qui seraient heureuses de les prendre. L'équivalent d'un plan de licenciement dans une usine où on demanderait donc aux ouvriers de se partager le reste de travail et de salaire, parce que aux portes, il y a des tas de chômeurs qui attendent. »

Plan distribué aux jardiniers

Une politique déconnectée des préoccupations écologiques et populaires

Ce projet d'urbanisme, qui artificialise des terres arables, qui se fait contre les habitant.es et jardinièr.es, est symptomatique d'une politique déconnectée de toute préoccupation écologique mais aussi déconnectée du peuple. Elle est l'inverse de la « règle verte » que nous prônons, qui consiste à ne consommer les ressources naturelles que dans les limites de ce que la terre peut reconstituer. Elle est l'inverse de la démocratie citoyenne que nous souhaitons remettre en action.

Dans un entretien à Reporterre, le 13 février 2019, Alice Colsaet, doctorante en économie, met en avant les mécanismes à l'oeuvre dans l'artificialisation des sols. Aujourd'hui c'est au rythme de l'équivalent d'un département tous les 10 ans que le béton remplace la terre. Dans son étude, le département du Doubs est classé comme ayant une croissance (population, PIB) faible, mais une artificialisation forte. Parmi les explications données : « une tentative désespérée d’attirer de nouveaux commerces, habitants, activités, etc. en construisant de nouvelles zones toutes neuves qui donnent une image dynamique du territoire. Certaines collectivités construisent alors qu’il n’y a pas forcément la demande derrière mais ils espèrent l’attirer. »

Effectivement le maire de Besançon, Jean-Louis Fousseret, est obnubilé par l'attractivité de son territoire et explique que ces constructions sont celles qui doivent faire « revenir les familles » à Besançon. On l'entend dire « quand le bâtiment va, tout va » comme dans une chanson du siècle dernier. Et cette « tentative désespérée » de développer l'attractivité de la ville de Besançon est accentuée par la politique absurde des dernières réformes territoriales. Avec la fusion de la Bourgogne et de la Franche-Comté, la concurrence entre Besançon et Dijon s'est accrue, les logiques de métropolisation actuelles voulant que « à la fin, il n'en restera plus qu'une », pour parodier une vieille série télé. Il s'agit alors pour Besançon de montrer les signes extérieures de la métropole : tram, écoquartier, friche industrielle réhabilitée en centre culturel. Autant de recettes copiées/collées d'une ville à l'autre. Sans connexion toujours avec les besoins sur place, parfois au détriment d'autres options abandonnées. On pense aussi à Besançon au tram, qui ne s'est fait qu'au détriment du réseau de bus, qui s'est lui détérioré.

Cette politique est aussi une illustration des ravages des politiques austéritaires et de baisse des dotations de l’État aux collectivités territoriales, politiques pourtant défendues par le maire de Besançon, passé du PS à LREM. En effet, celui-ci, lors d'un débat au Conseil municipal le 21 janvier 2013, parlant justement des Vaîtes s'exclamait : « dans les années à venir quand on regarde un peu ce qui va se mettre en place (…) les marges de manœuvres que nous aurons, consisteront à élargir notre assiette en matière d’habitat ». Construire pour récolter des taxes foncières, construire pour soutenir l'économie, construire encore et toujours, au détriment de toute préoccupation écologique. Jusques à quand ce système mortifère tiendra-t-il encore ?

La rédaction.

Pour défendre le quartier des Vaîtes, poumon vert en cœur de ville, l'association « Les Jardins des Vaîtes » a mis en ligne une pétition. On retrouve dans les premiers signataires, outre des jardinièr.es et habitant.es des Vaîtes, et des militants associatifs écologistes bisontins, des personnalités nationales : Gilles Clément, Pablo Servigne, Corinne Morel-Darleux...
On y retrouve aussi, au titre de leur engagement écologiste, les candidat.es franc-comtois de la France insoumise aux Européennes : Gabriel Amard, Laurence Lyonnais, Anne-Sophie Pelletier.

La pétition : http://chng.it/kzn24R6Qvc

La page de l’association : https://www.facebook.com/jardinsdesvaites