Vie Insoumise

La feuille de route de la France Insoumise était claire : mobiliser contre la Loi Travail par ordonnances dès la rentrée. Afin d’interpeller nos concitoyen.ne.s sur le sujet, le groupe d’appui Castelnaudary Insoumise a organisé une série d’ « ateliers d’auto-défense contre la Loi Travail » : une expérience à reproduire.

Notre premier constat fut le suivant : même si la mobilisation contre la Loi El Khomri a eu un rôle déterminant dans la connaissance des attaques majeures portées par ces textes, le contenu des ordonnances est mal connu, alors qu’elles vont bien plus loin que les projets précédents. Et la communication gouvernementale sur la « lutte contre le chômage de masse » à coup d’ « assouplissements » - façon Cajoline - et de « libération des énergies » - façon magnétiseur – a pu abuser une partie de la population. Ajoutons à cela une bonne dose de fatalisme savamment instillé à la mode Thatcher (There is no alternative !), et l’on prend la mesure de la difficulté que représente sur le terrain cette mobilisation pourtant primordiale.

Y compris chez les insoumis mobilisés, la difficulté à maîtriser le contenu précis des ordonnances provoquait une certaine frilosité à aller interpeller nos concitoyens sur le sujet : l’hyper-technicité des textes fait partie des armes de ceux que nous affrontons. (Notons d’ailleurs que beaucoup des députés En Marche eux-mêmes se sont illustrés par leur incapacité à commenter le contenu de ces textes ; mais à ceux-là on ne demande pas de comprendre, il suffit qu’ils les votent.) Nous avons donc décidé de nous muscler contre cette Loi Travail en nous confrontant directement au texte de la première ordonnance – celle qui pose l’inversion de la hiérarchie des normes - dans le cadre de ce qui a d’abord été pensé comme un atelier de formation militante. Mais très vite, il nous a semblé naturel d’ouvrir cet atelier au public ; nous inspirant de l’ouvrage de Normand Baillargeoni, nous l’avons intitulé « Atelier d’auto-défense contre la loi travail ». Afin de pouvoir répondre précisément aux questions qui ne manqueraient pas de se poser, un deuxième atelier a d’emblée été programmé ; animé celui-ci par Richard Abauzit, ancien inspecteur du Travail à Montpellier, et qui publiait au même moment avec Gérard Filoche un petit ouvrage intitulé : « Décortiquer les ordonnances Macron pour mieux les combattre »ii. Un petit groupe s’est constitué pour préparer l’animation du premier atelier, pensé sur le principe de l’arpentage : la première ordonnance (27 pages) a été découpée en 8 parties à peu près égales, chacune devant être lue et synthétisée par un petit groupe de participants. A cela nous avions ajouté le petit livret édité par ATTAC : « Petit guide contre les bobards de la loi travail XXL »iii, commandé en une trentaine d’exemplaires. L’idée était qu’un groupe prépare une contre-argumentation aux ordonnances.

Le 18 septembre, ce sont 25 personnes qui se sont mises autour d’une table pour plancher sur l’ordonnance. En préambule, un post-it fut distribué à chaque participant pour y noter la ou les questions qu’il se posait sur cette loi avant que notre travail commence : cela permettait de garder à l’esprit les questions larges avant de plonger dans le détail de l’ordonnance, d’enclencher la réflexion tandis que nous accueillions les participants.

Après quoi les groupes de 2 ou 3 personnes se sont vu attribuer un extrait de l’ordonnance de façon aléatoire. Peu de matériel nécessaire : chaque groupe disposait d’une grande feuille blanche, d’un marqueur et de la partie du texte à décortiquer photocopiée. Il était demandé de désigner une personne par groupe pour présenter le résultat de leur lecture, à partir des notes prises au marqueur : chaque feuille est ensuite affichée au mur en guise de «diaporama », et cela constitue la base du compte-rendu à l’issu du travail collectif.

Le travail dans lequel s’engageaient les participants était d’une complexité extrême : outre un vocabulaire juridique très technique, à chaque ligne sont évoqués – sans les citer - des textes de loi antérieurs, les articles du Code du Travail modifiés ou supprimés… Aussi la consigne initiale visait-elle à mettre à l’aise les lecteurs : il ne s’agissait pas nécessairement de faire la synthèse de leur extrait, mais de réagir au contenu et à la forme du texte, de formuler les interrogations, les doutes, ou même les réactions d’humeur qu’il pouvait provoquer.

Le premier constat partagé concernait la forme : cette loi, que nul n’est censé ignorer, n’est manifestement pas faite pour être lue et comprise par le commun des mortels. Et l’on peut douter que les députés qui l’ont votée aient tous fait l’effort d’aller chercher les textes que nous n’avions pas...

Pourtant, il s’est avéré qu’une fois les premières réticences surmontées, la somme des retours effectués par les groupes constituait une synthèse assez exhaustive et éclairante des éléments importants du texte ; à chaque fois, le groupe d’animateurs complétait si besoin ou éclaircissait certains points restés obscurs. Et pour finir, nous avons vérifié que toutes les questions posées sur les post-it avaient trouvé une réponse. A l’issue de ce premier atelier, même les participants les plus informés étaient sidérés par l’ampleur de cette nouvelle attaque, menaçant non seulement le Code du Travail, mais toute une conception de la justice sociale. Là où nous avions un code pensé pour protéger ceux qui doivent l’être dans le cadre d’une relation salariale asymétrique, les ordonnances prescrivent un droit de l’employeur contre ses salariés – un droit du plus fort, en somme. La motivation des participants était décuplée pour œuvrer à la mobilisation contre cette destruction annoncée, et nombreux sont ceux qui ont exprimé le souhait de poursuivre l’arpentage des ordonnances suivantes.

Quant à la conférence de Richard Abauzit, elle eut lieu 3 semaines plus tard. Dans l’intervalle, l’événement avait été annoncé par des tracts ad hociv, distribués sur les marchés ou tôt le matin devant la gare, ce qui fut l’occasion de mettre en application le travail mené lors du premier atelier. Pour être plus visibles, nous avions élaboré une banderole portant la question « Quelle vie au travail ? », qui amorçait la réflexion et l’échange avec les passants. Ce sont finalement plus de 50 personnes qui sont venues participer à l’événement (ce qui, un soir de semaine dans notre petite ville, constitue une belle réussite), et nous ne pouvons que recommander l’excellent intervenant qu’est Richard Abauzit sur le sujet. Insoumis ou simples curieux, tous ont pu affiner leur compréhension de ces ordonnances, ce qui est après tout la seule façon de se muscler dans le rapport de force à construire.

Manon Le Bretton
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Notes :

  • i.Normand Baillargeon, Petit cours d’auto-défense intellectuelle. Lux, 2005.
  • ii.Richard Abauzit et Gérard Filoche, Décortiquer les ordonnances Macron pour mieux les combattre. Démocratie et Socialisme, 2017.
  • iii.Par Les économistes atterrés.
  • iv.Les frais d’impression ont été couverts en faisant passer le chapeau dans le public lors de la conférence.