Vie Insoumise

Parmi les pratiques d’éducation populaire, la France Insoumise s’essaie depuis quelque temps au théâtre-forum, inventé au Brésil par Augusto Boal pour résister à la dictature militaire, et qui a depuis fait le tour du monde. Nous sommes allés rencontrer Benjamin Siret, qui forme à cette pratique les militant.e.s du mouvement.

Le Journal de l’insoumission : C’est quoi le théâtre-forum ? C’est du théâtre dehors, dans la rue ?

Benjamin Siret : Pas forcément. C’est surtout une forme de théâtre participatif, où les spectateurs ne sont pas passifs - d’où leur surnom de spect’acteurs - et où ils sont invités à intervenir sur une problématique de la vie réelle, en allant chercher directement des solutions sur scène. On ne réfléchit pas autour d’une table, on essaie directement. Le problème c’est la grande distance entre la théorie et la pratique. Or la scène, c’est l’occasion d’éprouver la pratique, dans un cadre sécurisé, mais quand même au plus proche du réel.

Le J.I. : C’est utile pour la lutte sociale ça, d’essayer plutôt que de réfléchir abstraitement !

B.S. : Oui, c’est l’objectif. Après, au-delà de la lutte sociale, ça peut tout à fait se prêter à des causes qui sont dans le giron familial, les violences, les addictions par exemple. L’intérêt principal c’est qu’on ne hiérarchise pas les types de luttes, et que donc on ne pré-formate pas son public.
Augusto Boal dit : « On peut faire du théâtre partout, même dans les théâtres ». Et il ajoute : « Tout le monde peut faire du théâtre, même les comédiens ». Lui, il a pris conscience que la lutte contre le pouvoir en place ne pouvait pas être accaparée par certains pans de la société. Tout le monde peut s’engager dans une lutte sociale, qu’on soit engagé ou pas, qu’on soit politisé ou pas.

Le J.I. : Si tout le monde peut faire du théâtre même les comédiens, est-ce qu’on peut aller jusqu’à dire : même les militant.e.s ? Et même les militant.e.s France Insoumise ?

B.S. : À partir du moment où on fait les choses sincèrement, ça marche …

Le J.I. : D’accord, mais le militant tel qu’on le connaît, a plutôt tendance à porter la bonne parole, demander aux gens de voter pour lui. Est-ce que le forum peut se marier avec l’objectif de conquérir le pouvoir, qui est celui d’une force politique comme la France Insoumise ou même comme d’autres ?

B.S. : Le théâtre-forum ça s’inscrit plus dans une veine d’éducation populaire politique, et à ce titre, je mettrais cette pratique assez loin d’un objectif strict de conquête du pouvoir. L’outil ne peut pas être utilisé pour dire « votez pour moi », parce qu’en éducation populaire on ne prêche pas une bonne parole, on ne cherche même pas à semer la petite graine dans la tête des gens, pour les amener à penser comme soi.

Le J.I. : C’est aussi pour répondre à ceux qui crieraient à la récupération politique …

B.S. : Bon forcément, quand on commence un chantier en théâtre-forum, on a un parti pris. Et vu qu’on se situe dans la perspective du théâtre de l’opprimé - c’est à dire d’examiner les rapports sociaux d’oppression, dominations de genre, patriarcales, ou liées au système capitaliste - je vois mal Les Républicains ou En Marche faire du théâtre de l’opprimé ! Ils se tireraient une balle dans le pied à mettre en lumière les oppresseurs et les opprimés. Pour les militants de la France Insoumise maintenant, j’y vois surtout l’intérêt pour eux de mettre en pratique leur objectif de redonner aux citoyens un pouvoir, entendu comme « pouvoir d’agir », qu’on leur a enlevé et qu’il s’agit de reconquérir dans l’action.

Le J.I. : Reste le fossé sociologique qu’il peut y avoir entre le militant et les gens des quartiers, dont on sait très bien que c’est eux qu’il faut maintenant ramener dans l’action politique pour opérer la bascule. Est-ce qu’un militant France Insoumise, aujourd’hui est assez opprimé pour être crédible dans cette démarche ?

B.S. : Au contraire, l’outil va les forcer à aller diagnostiquer des problématiques avec les gens dont tu parles, et ça c’est bon signe. Ça t’interdit de rester dans l’incantation des discours abstraits. Si c’est une problématique vécue c’est encore plus puissant. Si tu ne vis pas la problématique, mais que tu es touché en l’expérimentant sur scène, tu développes de l’empathie et donc de la sincérité dans ton envie de transformation. Là aussi c’est gagné. Et puis tout va se faire dans ce que le public, qui sont les « vrais gens » du dispositif, va apporter, et ça pour le militant en général c’est une sacrée claque. Hyper positive !

David Séchard