Vie Insoumise

« Gar’âge, me dis-je songeur. Vu le jeu de mot, clairement ça doit être une association de gauche - si elle était de droite, déjà ce serait pas une association mais une entreprise, et il y aurait de l’Anglais dans le nom. »

J’en étais là à empiler des préjugés, quand Fanny est venue m’ouvrir la porte de son local situé dans un quartier mi-populo, mi-bobo de Lyon, pas loin de la station Saxe-Gambetta. C’est moi qui l’ai contactée après avoir découvert l’existence de son association atypique sur les réseaux sociaux : j’avais envie d’enquêter un peu sur la façon dont on s’y prend pour impliquer les citoyen.ne.s dans le secteur associatif, et eux venaient justement de mettre un place un dispositif pour former leurs membres à la gouvernance partagée. D’emblée elle me fait la visite, machinalement, histoire de poser littéralement le décor.

« À l’entrée, c’est l’accueil express, où les garageurs peuvent prendre un café, discuter, se poser. Ensuite, en enfilade, c’est le dépôt, où ils peuvent poser leurs bagages, ‘garer’ leurs affaires. Là devant, en accès libre, tu as des casiers qui permettent de poser les petites affaires. Pour les valises c’est derrière, dans une salle où tu ne peux entrer que quand tu es garagiste.

- Ah d’accord ! Il y a garagiste et garageur ! C’est pas la même chose.

- Oui c’est vrai qu’on pourrait s’y perdre, me répond-elle avec un sourire en coin, mais sans perdre de vue l’objectif. Ça dénote des niveaux d’implication et de responsabilité un peu différents. On a aussi des garageurs-garagistes, qui ont à la fois des affaires en dépôt, et à la fois participent aux permanences. C’est d’ailleurs un peu notre but : faire en sorte que ce lieu soit à terme principalement géré par ses usagers. »

Cette assoc’ qui est partie d’un service simple - proposer un espace de dépôt aux gens qui vivent dans la rue - s’est petit à petit étoffée et propose désormais à ses membres tout un panel d’activités pour se rencontrer, se raconter, et ne surtout pas se cantonner au service charitable. D’où la volonté d’impliquer tout le monde dans la gestion du lieu. Sauf que « tout le monde » c’est un joyeux bordel : des bénévoles issu.e.s de différentes classes sociales ; des habitants de la rue - avec ou sans toit - des gens qui parlent le Français, d’autres pas ; des salariés - deux seulement, le cyclone Wauquiez est passé par là. Comment réussir à concilier tout ça ?

« On s’est rendu compte que mettre tout le monde dans la même pièce et faire semblant qu’on était tous à égalité, ça n’allait pas suffire. On connaît le truc par coeur : les plus dominés vont se taire et écouter, et les salariés, ceux qui connaissent le mieux les rouages de l’association, vont être écoutés religieusement quand bien même il n’auraient rien à dire. Alors on a décidé de mettre en place un séminaire pour déconstruire tout ça, un truc sur le temps long : huit sessions étalées sur un an avec deux intervenant.e.s extérieur.e.s, un psychologue et une animatrice d’éducation populaire. Le psy, il est là pour nous aider à travailler les émotions, les affects, ne pas nous laisser penser que nos discussions elles ne se feront que sur le terrain logico-théorico-rationnel. L’animatrice, c’est plus dans la facilitation des échanges, de la discussion qu’elle nous est utile. Parce que si on se contente de laisser la discussion venir, sans règles et sans cadre, alors c’est les règles des dominants qui seront inconsciemment adoptées. »

Tout a donc été soigneusement pensé. Non pas par magie mais après avoir essuyé quelques écueils. « On se rendait compte que le travail reposait sur quelques individus, lesquels se dévouaient de plus en plus, pour un résultat décevant. On restait dans une forme de charité, où ceux qui viennent bénévolement donner de leur temps gardent un avantage irréductible : le soir ils rentrent chez eux. Pour moi ça a fait tilt quand un bagageur qu’on connaît bien, après une réunion, au moment de retourner dans la rue a lâché : ‘maintenant commence l’heure des oubliés’.

- Moi, renchérit Dominique qui passait par là, c’est le jour où je me suis rendu compte que je garais toujours ma voiture un peu plus loin, parce que j’avais honte d’en avoir une par rapport à tout un tas de membre dont ce n’est clairement pas le premier achat envisagé. »

Ainsi, patiemment, le groupe soigne les rapports sociaux qui le traversent. Sans se flageller. Mais en refusant de les invisibiliser. On se rend d’ailleurs compte que les dominants ont autant besoin de ce travail que les dominés, il ne s’agit pas de pointer les méchants et les gentils, mais bien de faire d’une faiblesse une force, et de redonner au collectif de la puissance et de la vitalité. Par les temps qui courent, on en a bien besoin !

JULIAN AUGÉ