Vie Insoumise et contres pouvoirs

Les questions autour de la santé et plus généralement de l’accompagnement médico-social sont aujourd’hui des questions de société. Grâce à des gens comme Anne-Sophie Pelletier ou encore Céline Boussié des mots sont enfin mis sur les maux, la maltraitance est enfin dénoncée.

Dans son livre « EHPAD une honte française », Anne-Sophie Pelletier nous dévoile les dessous d’une société où les bonnes intentions, la bienveillance et l’humanisme se heurtent chaque jour à des logiques financières, comptables, mathématiques qui relèguent l’humain au rang d’objets, de dossiers, de numéros… En nous contant son parcours, l'auteure met à nu l’hypocrisie de notre société actuelle. Parce que tout son cheminement est jalonné des exemples où l’argent règne en maître, parce qu’il ne s’agit pas de cas isolés mais d’une grande majorité, on assiste là à la mise en cause d’un système tout entier. On y voit comment l’administration n’est que le bras exécutant des décisions politiques prises par nos gouvernements successifs et comment les belles promesses restent lettres mortes quand elles ne sont pas suivies des moyens nécessaires à leur mise en œuvre. « Parce que le temps c’est de l’argent », elle nous raconte le manque de temps : celui qu’on ne donne pas à nos aînés restés à domicile pour leur permettre de vivre dignement, celui qu’on ne donne pas aux personnels des EHPAD pour accompagner dignement ceux qui ne peuvent rester chez eux. Elle nous raconte comment les économies se font tout autant sur le dos de nos anciens que sur celui des salarié-e-s qui les accompagnent.

Au travers de son histoire, l'auteure nous raconte bien au-delà de ces considérations financières la souffrance de nos ainés et de celles qui sont chargées de les aider : celle des corps et celle des « âmes ». Parce que vieillir c’est aussi parfois souffrir, Anne-Sophie Pelletier nous livre avec pudeur et sensibilité les douleurs, les difficultés pour se mouvoir et pour réaliser tous les actes quotidiens de la vie des personnes âgées. Elle nous raconte aussi la précipitation, les faux-mouvements et les douleurs des accompagnants. Surtout, elle relate sans concession la perte de dignité, la solitude, la fragilité de nos sages. On y découvre tour à tour une femme courageuse, sensible, déterminée ou accablée, une femme pleine d’une vie qu’elle veut plus que tout insuffler à nos aînés… Ancrée dans ces valeurs que lui a transmises sa grand-mère, parce qu’elle ne se résout pas à sacrifier le bien-être des anciens sur l’autel de la rentabilité, Anne-Sophie Pelletier nous fait penser à une combattante des temps modernes. Ses armes ce sont les mots, ceux qu’elle laisse s’échapper face à sa hiérarchie lorsque la colère est trop forte, lorsque les situations sont trop injustes. Ceux qu’elle couche sur le papier quand elle revendique, quand elle dénonce…

C’est peu de dire que c’est une combattante : 117 jours de grève, à tenir le piquet avec d’autres, à défendre ses collègues, à revendiquer des conditions décentes pour travailler pour les salarié-e-s et le droit à vivre dignement pour les résidents de l’EHPAD. Une lutte qui résonne pour l'auteure comme un échec, car depuis rien n’a changé… Malgré l'obtention de la création de deux postes, une prime de 450€ pour les salariéEs et trois semaines de congé payés.

Travaillant dans le secteur médico-social, militante très intéressée par les questions de santé, c’est avec plaisir que j’ai dévoré ce livre. Je croyais déjà connaître la situation catastrophique de l’accompagnement de nos aînés, mais par le récit de tranches de vie Anne-Sophie Pelletier ne fait pas seulement décrire, dénoncer elle nous fait vivre une dure réalité, de celle qu’on préférerait ne pas connaître. Parce qu’aider les autres est une seconde nature chez elle, son portait sans concession résonne comme un hymne à la vie, plein d’espoir en l’avenir.

Géraldine Revy